dimanche, août 17, 2025

Cet intenable paradoxe de notre temps

 

Robots humanoïdes dansant
Spring Festival Gala, Chine 2025

Nous pouvons tout, du moins nous pouvons comme jamais n’ont pu nos prédécesseurs sur cette planète …

…et pourtant nous sommes totalement impuissants !

Tel est l’intenable paradoxe de notre temps.

Nos pouvoirs sont liés aux multiples possibilités ouvertes par les formidables avancées technoscientifiques depuis deux siècles – on peut payer un billet d’avion dans l’heure et se retrouver le lendemain sur une merveilleuse plage à des milliers de kilomètres, on peut poser une question pointue à l’IA à portée de clic et avoir une réponse pertinente et détaillée en quelques secondes, on peut rejoindre en visiocommunication et presque gratuitement son proche qui est parti aux antipodes, et j’en passe (chacun peut abonder la liste). Ah, que la vie semble facilitée pour nous, en contraste avec nos ascendants, avec tous ces pouvoirs !

Il est vrai que nous ne sommes pas tous égaux dans l’accès à ces moyens techniques que nous apporte le monde contemporain ! Mais si on reconnaît que ces injustices sont circonstancielles, alors il faut considérer que tous ces nouveaux pouvoirs technoscientifiques sont des possibilités pour tout humain. C’est d’ailleurs pour se mettre en situation de faire valoir ces possibles que tant de personnes partent, de nos jours, de façon périlleuse, sur des chemins d’exil.

Et pourtant nous sommes impuissants au sens le plus radical du mot. Nous sommes incapables de nous projeter dans l’avenir ! Ce qui se voit de la manière la plus significative dans notre attitude à l’égard des jeunes générations : nous avons de plus en plus de difficultés à parler les yeux dans les yeux de leur avenir à nos enfants, nous avons de plus en plus de réticences à accepter les contraintes de l’enfantement et de l’éducation pour des descendants pour lesquels nous n’arrivons plus à penser que le monde à venir leur sera accueillant.

Les paradoxes sont habituellement connus comme des curiosités de la pensée qui ont surtout l’intérêt de défier les esprits intrépides – les paradoxes, de l’ensemble de tous les ensembles, d’Achille qui ne rattrape jamais la tortue, du Crétois qui affirme que tous les Crétois sont menteurs, etc.. Mais ici il ne s’agit pas de jeux d’esprit. C’est bien le sens de notre existence qui est en jeu dans le fait de nous sentir dans l’instabilité d’être à la fois tout-puissant et totalement impuissant. C'est pourquoi la pensée commune a tendance à supprimer un des termes de la contradiction ; et on n’est pas étonné que ce soit la pensée de notre impuissance radicale quant à l’avenir qui soit dès lors volontiers gommée. Par exemple lors d’un repas familial : « Non, on ne parle pas de çà ! Il ne s’agit pas de casser l’ambiance ! » Ce qui est raccord avec l’idéologie dominante : « Le principal, c’est d’accumuler des sensations bonnes ! On n’a qu’une vie n’est-ce pas ?! »

Hé bien non, on n’a pas qu’une vie ! Notre vie est celle qui s’est nourrie de nos ascendants et dont se nourrit nos descendants. Notre vie est aussi constamment impliquée dans la vie de nos relations amoureuses, de nos relations de fraternité, d’amitié, dans toutes les relations de confiance, ou de défiance qu’on établit avec autrui. Cette intersubjectivité foncière des humains fait que chacun est beaucoup plus que ce qu’il est lorsque ne considère que soi. Pour le dire autrement : chacun est pleinement impliqué dans l’aventure qu’est l’histoire de l’espèce humaine sur Terre.

Tel est le fondement de notre puissance d’agir pour l’avenir : faire des projets qui vont non seulement au-delà de nos intérêts immédiats, mais au-delà de nous ! Il apparaît que cette capacité était toujours, peu ou prou, entretenue par nos ascendants – planter un arbre au centre de la place du village, et qui est toujours là avec son ombre plus généreuse que jamais et ses mille refuges pour oiseaux et insectes quatre siècles plus tard. C’était encore le point de vue de nos aïeux les plus proches, rescapés de terribles guerres mondiales, qui pensaient sincèrement œuvrer, dans leurs engagements dans la vie sociale, pour ce qui était alors la valeur en fonction de laquelle on investissait l’avenir : le Progrès. On l’écrit ainsi avec une majuscule dans la mesure où, dans leur esprit, il n’était pas simplement le progrès des sciences et techniques, car ce progrès-là n’est que l’aspect le plus clinquant d’un progrès essentiel, celui « de l’esprit humain »[1], autrement dit de la raison, car la raison n’est autre que la forme que prend l’esprit humain dans le partage. Ce qui implique d’abord le progrès politique – éducation pour tous, droit de vote des femmes, décolonisation, déstalinisation, etc. – comme le progrès géopolitique –  la régulation des relations internationales qui puisse permettre d’éviter l’absurdité des guerres.

Ainsi, il faut être prudent dans la critique qu’on peut faire du progrès du point de vue écologiste, il ne faut pas méconnaître que cette valeur de Progrès a été populairement investie d’une toute autre manière que ce qu’en a fait, par la suite, la mercatocratie : cette cascade qui ne doit pas s’interrompre de nouveaux produits valorisés pour leur différentiel technologique, et dont le but essentiel est de nourrir le développement du marché.

Il reste que si nous sommes radicalement impuissants aujourd’hui, c’est parce notre pouvoir citoyen d’investir l’avenir comme Progrès s’est trouvé enrayé par des événements historiques récents.

Il y eut d’abord le choix d’utiliser la formidable énergie que permet de libérer la fission artificiellement provoquée de noyaux d’atomes lourds. Ce furent les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki de 1945, et le chapelet d’essais nucléaires qui s’en sont suivis durant des décennies. Mais ce fut aussi le choix d’utiliser cette énergie pour en tirer industriellement de l’électricité. Car on a fait ces choix du point de vue d’intérêts à court et moyen terme, alors que l’on ne maîtrise pas du tout les retombées sanitaires à long terme de la libération de substances radioactives. Bien des esprits lucides (Einstein, Anders, Arendt) avaient dénoncé, comme effet de ces choix, le lourd et sombre nuage qui s’avançait pour obscurcir l’idée de Progrès.

Il y eut ensuite, le désengagement, par les principaux États émetteurs de rejets carbonés, sous la pression de grandes firmes énergétiques du charbon et du pétrole, des accord de Kyoto de 1997 qui avaient posé les principes d’une régulation mondiale de ces émissions de façon à désamorcer un dérèglement climatique dû à l’effet de serre qu’elles induisaient. On sacrifiait donc la prévention de situations catastrophiques à moyen terme – nous y sommes aujourd’hui ! – à des intérêts marchands à court terme.

Ce tournant des premières années du XXIe siècle peut être considéré comme le moment de consécration de la toute-puissance de la mercatocratie, devenue capable d’imposer la logique du marché contre la politique au sens noble du terme c’est-à-dire la régulation pour le bien commun.

Enfin pour ceux qui s’interrogeraient sur ce délaissement du bien commun au début de ce siècle par les citoyens, il faut repérer l’effet sur l’opinion commune de trois facteurs historiques convergents :

1.     Un basculement de générations qui a ôté de l’activité citoyenne les personnes ayant vécu le seconde guerre mondiale.

2.     Une campagne de désinformation financée par les firmes de production d’énergie, souvent cautionnée par des scientifiques complaisants. C’est ce qu’on a appelé le climato-scepticisme.

3.     L’épanouissement du mercatocratisme débridé – ce qu’on appelait alors le libéralisme – qui a investi massivement les médias dominants et l’espace public pour faire valoir sa vision du monde qui est celle de l’investissement du plus court terme pour réparer les frustrations du présent au moyen de la consommation.

En cette troisième décennie du siècle, les conséquences catastrophiques de la politique mercatocratique s’avancent et commencent à nous malmener. Ce qui ne fait pourtant pas tomber le déni commun de notre impuissance par rapport à l’avenir. Il faut dire que ce déni est fortement alimenté par l’idéologie dominante. Que nous dit-elle en effet, la voix des pouvoirs installés, à propos de ces incendies, inondations, et autres catastrophes écologiques qui se multiplient ? Quels que soient les mots employés cela revient à : « Il faut apprendre à s’adapter ! » C’est comme si elle voulait nous contraindre à accepter cette succession de phénomènes catastrophiques comme relevant de la loi de l’évolution, donc comme s’il était acté que nous citoyens, soyons définitivement écartés de la maîtrise de notre avenir. Car il est certains qu’eux – les principaux affairistes acteurs du marché – sont adaptés ! Ils accumulent les propriétés à-droite-à-gauche et, avec leurs avions, ils peuvent les rejoindre sans délai.

En réalité le maintien des comportements de chacun dans les œillères du court terme semble se fissurer de toutes parts. Il y a d’abord les engagements, souvent physiques, très courageux et très précieux, de ceux qui se battent contre des projets d’infrastructures dont il est trop voyant qu'ils ne valent que pour la voracité du marché. La violence de la répression qu’ils subissent interpelle chacun : « Faut-il continuer à ne s’occuper que de son herbe la plus proche, ou bien lever le regard vers l’horizon, et se comporter dans la perspective de l’orage qui approche ? ». Et on a eu récemment un élément de réponse éloquent, avec le succès de la pétition contre la loi Duplomb, loi adoptée sans débat, par un subterfuge peu reluisant, pour favoriser l’agriculture industrielle. En réunissant plus de 2 millions de signataires en quelques jours cette pétition a manifesté un désir populaire, insoupçonné du pouvoir, de réinvestir l’avenir.

Car une vérité s’impose : ceux qui intensifient le marché du côté des fusées, des voitures électriques, des crypto-monnaies, de l’IA, etc., ne maîtrisent pas l’avenir. Pour chaque occurrence il serait aisé de montrer les impasses vers lesquelles ils accourent. La raison en est très simple, les lois du marché sont par nature des lois de court terme. Elles consistent à présenter un offre capable de capter une demande. Si cela marche, on peut investir dans d’autres offres, sinon il faut arrêter au plus vite pour perdre moins de capital. Où est le souci de l’avenir du point de vue de l’histoire humaine là-dedans ?

Face à une situation globale toujours plus catastrophique, alors qu’il est manifeste que la priorité des pouvoirs en place, plutôt que les problèmes humains, apparaît être le maintien de la croissance (du marché), il est clair qu’il revient aux citoyens de renouer avec l’investissement de leur avenir.

Comment aller vers cette réappropriation citoyenne, populaire, de l’avenir.

Il faut d’abord remarquer que la question « Que faire ? » est dépassée. On sait très bien ce qu’il faut faire. Et on le sait même depuis un demi-siècle, depuis le rapport du Club de Rome de 1972 sur la nécessité de limiter la croissance. Par exemple on sait qu’il faut interdire les monstrueux paquebots de croisière ; on sait qu’il faut développer en toute priorité les transports collectifs, tout en évitant les organisations sociales qui impliquent des besoins incessants de déplacements ; on sait qu’il faut bannir les organisations industrielles qui impliquent des gaspillages systématiques ; on sait qu’il faut proscrire des pratiques insupportables propres à l’élevage intensif, la prédation halieutique inconsidérée, la monoculture massive sans oiseaux et sans insectes, etc… chacun peut abonder sur les choix absurdes de la société mercatocratique mondialisée contemporaine.

Et tout cela, on sait non seulement pourquoi le faire, mais aussi comment le faire, et on a les moyens de le faire … c’est beaucoup plus simple à faire, moins coûteux, moins dangereux, moins triste, que de faire la guerre !

D’autre part le problème n’est pas vraiment dans la motivation populaire : les gens ont soif de pouvoir espérer dans l’avenir (comme le montre la pétition contre la loi Duplomb). Il n’y a donc pas à « militer », à convaincre.

Alors où est le problème ? Qu’est-ce qui nous manque pour sortir de l’impuissance et passer à l’action, redresser l’orientation de notre société (qui est rappelons-le, désormais, mondialisée), et lui donner des perspectives d’avenir ?

Ici, il convient de rappeler une formule que l’on trouve chez Spinoza : « Ni pleurer, ni rire, ni maudire, mais comprendre ».

Ce qui signifie qu’il est vain de se répandre émotionnellement avec l’espoir bien aléatoire de faire réagir. Il faut s’efforcer de comprendre cette situation d’impuissance collective, seule voie réaliste pour la maîtriser.

Car qu’est-ce que « comprendre » ? C’est, étymologiquement, prendre avec soi. Et qu’est-ce qu’on « prend » ainsi ? C’est la « cause adéquate » du phénomène que l’on veut comprendre, c’est-à-dire celle qui nous permet à la fois de rendre compte de sa venue et de son caractère propre.

Ainsi nous voulons comprendre pourquoi nous restons collectivement impuissants, alors que nous savons quoi faire, comment le faire, et que nous avons la motivation pour le faire.

Notre démarche présente nous a fait voir que la cause adéquate de cette impuissance est le courtermisme, c’est-à-dire ce régime temporel imposé par une société en laquelle les pouvoirs en place tendent constamment à rabattre l’horizon temporel de chacun sur le futur le plus court qui permette de rectifier le présent qui le frustre. La simple compréhension par le courtermisme est l’ouverture décisive pour nous réapproprier notre avenir.

Mais nous avons besoin que les autres partagent cette compréhension pour aller vers une transformation sociale conséquente. Il nous faut alors comprendre pourquoi nous avons pu être pris collectivement dans le courtermisme. Nous avons vu plus haut que ce ne saurait être une attitude qui va de soi, et nous avons montré les circonstances historiques qui l’on favorisée (dont celles qui ont amené à ne plus croire au Progrès). Mais nous n’avons pas pour autant connaissance de la cause adéquate (pourquoi n’est-on pas retourné au Salut des chrétiens comme vision d’avenir ?). Comprendre adéquatement le courtermisme c’est le saisir comme conséquence nécessaire d’une organisation sociale qui promeut systématiquement les comportements réactifs – les comportements réactifs étant les comportements qui sont déterminés par l’émotion et non par la réflexion. On peut montrer qu’ils sont le plus bas degré de la liberté humaine[2].

Mais notre besoin de compréhension reste inassouvi car nous avons besoin de comprendre pourquoi les humains acceptent massivement de vivre selon un mode dégradé de leur liberté. Ils le peuvent dans la mesure où ils adhèrent à une vision du monde mise en avant, sous pression communicationnelle constante, insistante, voire intrusive, par les pouvoirs sociaux, qui appâte les individus avec une perspective de bonheur comme maximisation de sensations bonnes.

Mais il faut se rendre compte qu’une telle perspective de bonheur nous conduit dans une sorte d’enfer individualiste. Car les sensations bonnes, celles de la société de consommation, ne valent que pour soi. Autrui dans sa propre quête de sensations bonnes ne peut être qu’un obstacle. Chacun doit se battre dans une compétition pour la capacité d’avoir des sensations bonnes. Et la mesure de cette capacité, on la connaît, c’est la richesse …financière, soit le montant de son compte en banque. Et cette richesse, dans une société organisée pour le marché, s’accumule toujours au dépend de celle d’autrui.

Autrement dit, ce bonheur individuel qui est la valeur finale promue par l’idéologie dominante, implique une société de compétition et de défiance a priori envers autrui.

Nous retrouverons notre puissance d’agir pour notre avenir lorsque nous nous vivrons ensemble dans ce mouvement, c’est-à-dire lorsque nous aurons retrouvé, recréé, la confiance[3]. Alors nous aurons la force, l’aplomb, pour nous élever contre les absurdités, qu’elles soient quotidiennes ou d’infrastructures, de la mercatocratie, de façon à ce qu’elles soient disqualifiées comme des aberrations du point de vue de l’avenir de tous.

Précisons que pour ce retissage de la confiance une attention prioritaire doit être apportée à ce qu’on pourrait appeler « une écologie de la communication » : savoir faire taire les canaux de communication dominants, éviter les réseaux sociaux qui enferment dans des bulles d’auto-confirmation, épargner les enfants du racolage publicitaire, ouvrir des espaces et du temps aux échanges vivants en lesquels on sait à la fois s’écouter et argumenter, etc…



[1] Cf. Nicolas de Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1794).

[2] Voir pour ce point et le point suivant les chapitres 3 - La manipulation réactive, et 4 - La nouvelle sophistique, de notre Démocratie… ou mercatocratie ? éditions Yves Michel – 2023.

[3] Cette notion de confiance, essentielle, a été approfondie dans notre Vivre ensemble : dialogue sur la confiance et le droit.

dimanche, août 10, 2025

Qu’il s’agit de mercatocratie et non de capitalisme !


 

Bien nommer la réalité à laquelle on est confronté, c’est être capable de la distinguer clairement des réalités proches par ce qui la caractérise en propre, c’est donc mieux la comprendre, et donc se mettre en capacité d’agir de façon maîtrisée sur elle.

La mercatocratie n’est pas le capitalisme. Pourtant chacun de ces noms prétend désigner le pouvoir de nature fondamentalement économique qui, aujourd’hui, gouverne le monde.

Dans le cadre de l’élaboration des doctrines socialistes et marxistes au milieu du XIXe siècle, le mot « capitalisme » est utilisé pour désigner le pouvoir sur la société des gens riches qui font fructifier leur capital en l’investissant dans la production de biens, en particulier dans l’industrie. Pour Marx cet enrichissement passe essentiellement par une exploitation injuste des travailleurs qui sont employés par les capitalistes pour produire. En effet, au-delà du salaire reçu, le capitaliste extorque systématiquement au travailleur un surplus de valeur qu’il a apporté à la production par son travail (théorie de la plus-value dans Le Capital de K. Marx, 1867). Car le capitaliste, guidé par la maximisation de son profit, tend toujours à payer le travailleur au plus près de ce qui lui est seulement nécessaire pour renouveler sa force de travail.

La mainmise du capitalisme sur la vie sociale oriente celle-ci vers un antagonisme de plus en plus aigu entre deux classes sociales : d’un côté les possédants que dans la tradition post-révolutionnaire française on appelle la classe bourgeoise, et de l’autre les prolétaires considérés comme n’ayant pour toute richesse que leur force de travail. Cette lutte des classes doit inévitablement se terminer par la victoire des prolétaires parce qu’ils sont la majorité et n’ont rien à perdre. Les prolétaires au pouvoir, faisant table rase du passé, forts de leur vécu de lutte solidaire, établiront une société communiste, abolissant la propriété privée, selon le principe « À chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités ». Ils ouvriront enfin le temps du bonheur pour l’humanité.

Cette destinée de l’humanité, bien que présentée comme une nécessité historique par le marxisme, a échouée.

Certes mais, observera-t-on, si l’on enlève cette histoire de lutte de classes permettant à l’humanité de se réaliser dans le bonheur communiste, ne peut-on pas garder l’idée de capitalisme et de pouvoir des riches alimenté par la spoliation des pauvres qui sont obligés de se faire embaucher pour pouvoir survivre ? Car cela correspond bien à l’expérience commune.

Non ! En réalité cela est loin de correspondre à toute l’expérience présente du salariat. En effet, nous ne sommes plus dans la phase première de l’industrialisation par l’exploitation maximale du travailleur au XIXe siècle. La société industrielle a évolué depuis en faisant émerger une classe moyenne de travailleurs enrichis et disposant de congés payés, leur permettant de remplir aussi un rôle tout aussi indispensable pour l’économie de marché que la production, celui de la consommation.

Le salariat prolétarisé, parfois aux confins de l’esclavage, a été largement déporté dans des pays moins riches et moins développés du point de vue technologique que l’Occident, souvent par l’entremise de pouvoirs autocratiques capables de tenir par la force les situations d’injustice ainsi créées.

Il faut comprendre que l’extension du marché, donc des possibilités de consommation, est une nécessité pour le système économique qui s’est mis en place au XIXe siècle en Occident – c’est la fameuse « croissance » dont on nous rebat les oreilles et dont l’absence est présentée par les médias dominants comme une catastrophe. C’est pour cela que le marché s’est mondialisé et doit toujours plus s’intensifier – il y a désormais un marché de l’adoption, des mères porteuses, du sang pour transfusions (même si on s’approvisionne initialement par des dons), etc. Tel est le sens de l’expression « lois du marché ». Ce sont les lois de sa croissance à tout prix : renouvellement incessant de l’offre, obsolescence accélérée des produits, piétinement de la structure des sociétés peu avancées dans le développement économique mais qui possèdent des ressources exploitables, déprédation sans frein de l’environnement naturel, concurrence exacerbée pour s’approprier sa part de marché (d’où plans sociaux, délocalisations, etc.), financiarisation de l’économie – car l’argent lui aussi est un marché, mais comme c’est le marché d’un produit qui permet de contrôler tous les autres, il devient le marché principal.

L’économie est l’ensemble des règles mises au point par les humains pour la circulation des biens. Capitalisme et mercatocratie désignent deux manières différentes de caractériser la manipulation de ces règles qui s’est instaurée dès le début du XIXe siècle Occident au service de visées de pouvoir. Car un pouvoir ancestral fondé sur la force et les liens de sang ayant été renversé, des individus riches ont perçu qu’il y avait des places à prendre en investissant leur capital pour, comme disait Karl Polanyi, « désencastrer l’économie » – ce qui veut dire faire cesser sa subordination au pouvoir politique et prendre la main sur l’organisation de la société.

Parler de capitalisme, c’est considérer que cette manipulation s’est faite essentiellement au niveau de la production des biens – réquisition des terrains communaux par les riches (enclosures), exode rural, constitution d’unités de production autour de machines, exploitation de l’énergie du bois forestier, de celles tirées du sous-sol, déclassement des ouvriers, constitution d’un prolétariat salarié avec embauche en nombre de femmes et d’enfants aux conditions de travail inhumaines, et, finalement, extorsion de la plus-value par le salariat.

Mais il faut avoir conscience que, du point de vue de la dénonciation du capitalisme, ni les impacts de l’industrie sur l’environnement naturel, ni les comportements de consommation, ne sont considérés comme des problèmes. Au contraire : ils font partie de la solution.

D’abord parce que les progrès techniques sont compris comme la raison première de l’évolution historique et que cette évolution est conçue globalement comme un progrès vers une société du bonheur. En effet le marxisme soutient que les classes sociales, dont l’antagonisme est le moteur de l’histoire, sont déterminées par l’état des techniques : il fallait que les machines soient inventées, pour faire tourner des usines, pour que se constitue un prolétariat, pour qu’advienne dans la conscience des opprimés la volonté de faire advenir une société communiste.

Ensuite parce que la consommation n’est vue que comme l’expression du droit légitime de chaque individu à satisfaire ses besoins – ce que veut garantir pour tous l’idéal de société communiste.

Pour le dire simplement le marxisme croit que le sens ultime du bien commun est la société du bonheur – en laquelle chacun pourra satisfaire sans problème ses besoins. Mais n’est-ce pas également l’idéal affiché par la société qu’il combat ? Partout dans ses communications elle met en scène le bonheur à portée d’achat !

Mais faire du bonheur le but social ultime est une escroquerie. Tout simplement parce que « le problème qui consiste à déterminer d'une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d'un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble. » (Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785).

Cette impossibilité de se donner un but collectif de bonheur peut plus concrètement se cerner dans la notion de besoin. Le besoin est une inclination vers un objet porteur d’une possibilité de satisfaction qui se manifeste sous la forme de la nécessité : on n’a pas le choix, il faut se l’approprier pour se satisfaire, sinon on se met dans la souffrance, de plus en plus aigüe, tant qu’on n’obtient pas satisfaction. Mais les occurrences les plus fréquentes de cet état ne sont-elles pas, pour le consommateur contemporain, des réactions à la multiplication et à l’insistance de communications publicitaires, autrement dit des besoins artificiellement provoqués par un pouvoir qui s’alimente de nos pulsions d’achat ? On peut entendre aujourd’hui :« J’ai besoin d’un nouveau smartphone ! » Voilà un besoin inenvisageable une génération auparavant.

Le bonheur est un mot qui existe, dans toutes les langues, il a donc un sens, mais ce sens est essentiellement personnel – on peut dire que, pour chacun, c’est le rêve de son désir, donc un idéal totalement subjectif. Il faut avoir la lucidité d’admettre que la mise en exergue de la finalité de bonheur, venant de la société – que ce soit d’un parti ou d’une firme marchande – est toujours un moyen par lequel un pouvoir essaie de prendre la main sur notre liberté.

Si le capitalisme pointe un pouvoir économique socialement délétère parce qu’il s’exerce essentiellement au niveau de la production des biens, la mercatocratie met à jour la nocivité sociale de ce pouvoir tout au long du circuit de la circulation de la marchandise. Cette nocivité est désormais largement documentée après deux siècles d’exercice de ce pouvoir économique. Or, ce qui commande cette circulation, c’est bien le marché, c’est-à-dire cet espace social qui fait apparaître une offre, conforme aux intérêts des investisseurs, et qui préempte les besoins des consommateurs – ceux-ci étant pris en compte de manière biaisée par des « études de marché » – en l’accompagnant d’une campagne de communication autant que possible massive et intrusive.

Ce sont aussi les lois du marché qui impliquent aujourd’hui, la persistance de l’utilisation de produits chimiques dangereux dans les denrées alimentaires, la mise à l’écart du bio, le suremballage des produits, la débauche dans l’utilisation de matières plastiques, les injustices monstrueuses entre les conditions des gens sur cette planète (et donc les mouvements d’exil qui en découlent), le gaspillage choquant – environ un tiers – des aliments produits, etc. On connaît trop bien cette litanie de toutes impasses créées par l’économie contemporaine de croissance à tout prix des marchés.

C’est pourquoi, du point de vue de l’expérience de chacun, quand nous parlons de mercatocratie nous sommes beaucoup plus partie prenante que lorsque nous parlons de capitalisme. Et comme ce mot nous permet de saisir en une vision unifiée le pouvoir qui subtilise notre liberté, nous nous sentons moins impuissants. Cela nous aide à penser plus clairement en quoi ce pouvoir consiste, et donc à comprendre que son avenir est compté. Ce qui nous engage à penser l’avenir au-delà.

 Nous espérons prochainement prolonger cette réflexion en abordant les responsabilités dans l’avènement et la fortune de la mercatocratie, et la liberté que nous pouvons avoir pour la dépasser avant qu’elle n’ait généré trop de malheurs et de décombres.

dimanche, août 03, 2025

Au-delà de la primauté de l’offre sur la demande

 



L’économie, c’est le savoir des règles de circulation des biens dans la société.

Il y a une dimension économique dans toute société parce qu’il est quasiment impossible – le « quasiment » renvoie à des situations de survie – que chacun puisse assurer de manière autonome la disponibilité des biens nécessaires pour répondre à ses besoins. Ne serait-ce que parce que chacun à des possibilités (aptitudes, goûts, situations, etc.) différentes qui l’amènent à être plus efficace dans la production de certains types de biens. De ce fait une société devient globalement plus prospère en favorisant la spécialisation dans la mise à disposition de biens et donc leur circulation.

Cette circulation se fait par l’échange de biens. Ce qui implique la rencontre entre une demande et une offre. Au-delà du troc, qui ne peut être que marginal, un échange permet à un bien de circuler grâce à la médiation de la monnaie, laquelle permet de rendre commensurables les biens disponibles. Spontanément le transfert d’un bien se fait à la demande de celui qui a besoin du bien en question, pour la simple raison que la notion de « bien » pour caractériser une réalité quelconque – ce peut-être aussi un service (se faire couper les cheveux) – est créée par l’existence d’un besoin qui la vise. Il s’ensuit que c’est d'abord la valeur d’usage du bien – ce en quoi il répond au besoin – qui détermine son prix ; cette valeur d’usage est ensuite pondérée par le temps et la qualité du travail demandé ainsi que la valeur des matériaux mis en œuvre. C’est ce qu’explique le premier économiste de l’histoire, Aristote : « Il est donc indispensable que tous les biens soient mesurés au moyen d’un unique étalon, comme nous l’avons dit plus haut. Et cet étalon n’est autre, en réalité, que le besoin qui est le lien universel (car si les hommes n’avaient besoin de rien, ou si leurs besoins n’étaient pas pareils, il n’y aurait plus d’échange du tout, ou les échanges seraient différents). » (Éthique à Nicomaque, V, 8)

Ce sont là les règles économiques de base que connaissent toutes les sociétés. Même encore la nôtre, bien qu’elle ait massivement dérivée vers la primauté de l’offre sur la demande, car il subsiste toujours un fond inexpugnable de demandes auxquelles doivent s’adapter les offres (par exemple coiffure, soins médicaux, etc.) Mais il y a une autre dimension de l’activité économique, qu’Aristote nommait la chrématistique (dans Politique, livre I). La chrématistique est l’intérêt non pas pour l’utilité propre d’un bien, mais en tant qu’il peut être échangé et ainsi rapporter un bénéfice. C’est la dimension proprement commerçante de la circulation du bien qui s’attache à sa valeur d’échange et non à sa valeur d’usage. Elle est une dimension nécessaire de toute économie car il faut bien des intermédiaires – les commerçants – qui mettent à disposition des biens qu’ils jugent correspondre à la demande locale, ce qui implique des risques et de nombreuses charges pour lesquelles ils doivent se rémunérer.

 Mais tout de suite Aristote met en garde contre une dérive de la chrématistique qu’il repérait déjà dans la société grecque du IVe siècle avant J-C. La transaction commerciale peut être en effet détournée de sa fin propre – assurer la satisfaction des besoins – pour une autre fin qui est l’accumulation de monnaie pour elle-même. Aristote insiste sur le caractère illimité de cette recherche du profit, qui ne saurait trouver sa fin dans la sérénité des besoins satisfaits. Car en utilisant de l’argent pour faire plus d’argent le marchand – on peut réserver ce mot à celui qui vise un tel profit – acquiert un nouveau pouvoir dans la société. Il peut en effet faire fructifier son capital monétaire s’il l’investit pour réaliser une disponibilité de biens anticipant une demande prévisible : il se met alors en situation d’amasser de grands profits. Ainsi l’activité marchande ne devient finalement qu’une recherche de pouvoir et de jouissance, lesquels n’ayant jamais de fin mènent à l’excès, ce qui fait immanquablement le malheur des sociétés. C’est ce que dénonce le contemporain et concitoyen athénien d’Aristote, l’orateur Démosthène : « En vain il criera, en vain il invectivera, il sera puni comme nous autres, s'il se porte à quelque excès (ubris). » (Contre Midias, IVe siècle av. J.-C.). Ne pouvons-nous pas nous sentir concernés par cette apostrophe d’il y a 25 siècles, en notre situation contemporaine sous une mercatocratie à la fois triomphante et sans avenir ?

C’est pourquoi Aristote préconise de légiférer pour encadrer la chrématistique. Il demande tout particulièrement l’interdiction du prêt à intérêt, qui consiste à mobiliser de l’argent, pour faire plus d’argent. Cette condamnation du prêt à intérêt à été reprise par la chrétienté – on l’appelait alors l’usure. Ce n’est qu’au XIIe siècle, parce que les demandes des cours royales aux marchands (par exemple en tissus et épices venant d’Orient) impliquaient de lourds investissements, que les princes ont obtenu du pape une tolérance de l’usure.

On peut considérer que la véritable fin du Moyen-Âge correspond à la reconnaissance sociale de la chrématistique, autrement dit cette partie de l’économie constituée par la poursuite par les marchands de leur propre profit. Des penseurs vont théoriser que c’est l’enrichissement de ses marchands qui fait la puissance d’un royaume. C’est ce qu’on a appelé la doctrine mercantiliste qui, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, a transformé l’économie de l’Occident, constituant en quelque sorte une première esquisse de mondialisation. Car l’appât du gain du marchand devenant le moteur de l’économie, il appelle des entreprises de quête des métaux précieux qui permettent d’augmenter la masse monétaire de l’État tout en asseyant sa fiabilité, et une prédilection pour le commerce international qui permet de faire les meilleurs profits en se procurant des biens là où ils sont faciles à produire pour les vendre là où ils sont difficiles à se procurer. Il faut savoir que ce commerce est d’autant plus fructueux qu’il s’appuie sans vergogne, malgré la religiosité ambiante, sur des pratiques inhumaines d’esclavage, en particulier de populations africaines.

La voie privilégiée de l’investissement profitable pour le marchand consiste alors à préempter une demande en rendant une offre disponible – pour le dire simplement : « instaurer un marché » (d’où le nom de mercantilisme). Mais ne nous méprenons pas sur ce « marché » du mercantilisme. C’est un marché fait par les riches pour les riches. Au peuple, aux petites gens, aux paysans chassés des campagnes par la pratique des enclosures – enclore des terres communales (qui depuis toujours étaient ouvertes à tous) pour les exploiter et en faire des terres de rapports pour les manufactures ou l’industrie (y mettre des moutons pour la laine) – est réservé pour seul destin de rester pauvres et de travailler. Ceux qui font leur marché dans cette nouvelle économie en développement sont uniquement, dans ces sociétés fortement hiérarchisées, les privilégiés. 

Ainsi, jusqu’aux profonds changements sociaux qui marquèrent la fin du XVIIIe siècle, cette préséance de l’offre ne concerne qu’un marché exigu (les privilégiés sont très minoritaires) et ne présente qu’un faible éventail de produits puisque les privilégiés sont bridés par les phénomènes de mode qui sont un enjeu de reconnaissance de leur statut social.

L’économiste austro-hongrois Karl Polanyi, dans La Grande Transformation (1944), affirmait que « le remplacement du marché régulé par des marchés autorégulateurs constitua à la fin du XVIIIe siècle une transformation complète de la structure de la société. » En effet, le marché, tant qu’il a été pratiqué selon la doctrine mercantiliste, est resté entièrement sous l’autorité du monarque, lequel en est un acteur majeur, à la fois comme le premier client (avec sa cour), et comme un producteur (par exemple les manufactures royales fondées par Colbert). Si bien que tout marchand-entrepreneur doit se conformer à la politique étrangère royale. Enfin la source de la force publique reste dans la main royale. C’est en ce sens que Polanyi peut considérer comme « régulé » le marché sous le mercantilisme.

La véritable rupture économique se fait donc à la fin du XVIIIe siècle en Occident, à la faveur des bouleversements sociaux consécutifs aux révolutions états-unienne et française. Polanyi parle de l’advenue du marché « autorégulé » pour marquer que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le marché – l’espace d’échanges économiques qui, en exposant l’offre, la met en libre concurrence par rapport aux demandes qui s’expriment, déterminant, en fin de compte la valeur d’échange des biens – ce marché donc, ne se soumet plus à l’autorité politique. C’est même le contraire ! Désormais c’est le marché qui, profitant du déverrouillage des hiérarchies, s’efforce d’investir l’État afin qu’il facilite son expansion. Il bénéficie pour cela d’un contexte idéologique favorable, car l’on parle désormais de la liberté du peuple et de son droit au bonheur. Les marchands-entrepreneurs peuvent prétendre offrir à la consommation des biens pouvant aller dans le sens de cette quête populaire de bonheur.

 En ce point, il faut noter que si tout marché est la mise en scène d’une offre, et en tant que tel exprime une primauté de l’offre sur la demande, il ne signifie pas nécessairement la prise de pouvoir du marchand.

Nous connaissons tous la plus simple situation de marché, celle qui occupe périodiquement la place de la ville ou du village, en laquelle, sur des étals provisoires, producteurs et commerçants exposent leur offre variée et ciblée à une population qu’ils connaissent. Dans cette interaction vivante entre l’offre et la demande, la primauté de l’offre n’est pas l’instauration d’un pouvoir du commerçant, parce qu’ici, si l’offre ne paraît pas évidente pour la demande, on argumente et on s’écoute .

À ce marché local, que l’on peut qualifier de « démocratique », il faut opposer le marché global –  on peut même dire aujourd’hui « mondialisé » – que l’on qualifiera de « mercatocratique » – l’usage de cet adjectif signifie qu’il est le lieu d’une forme de pouvoir social qui entrave arbitrairement la liberté humaine. Qu’est-ce qui change lorsqu’on passe de l’un à l’autre ?

  • Il y a une perte essentielle dans la relation de la demande avec l’offre, puisque dans le marché global, vu le nombre de personnes impliquées, l’offre ne se trouve plus confrontée directement à une demande qu’elle doit prendre en compte, elle cible « une clientèle » potentielle par abstraction de certains caractères dans une population donnée. Les besoins de celle-ci vont être étudiés indirectement par des « études de marché » en lesquelles on pose, à un échantillon d’individus censé être représentatif, des questions courtes qui impose des réponses par réaction (non réfléchies ni argumentées) et simples (le plus courant : oui/non/sans avis).

  • L’offre s’appauvrit. En effet, n’ayant plus la régulation de l’État au-dessus d’eux les marchands-entrepreneurs entrent dans une concurrence sans frein, les petits étant engloutis par les gros, lesquels deviennent de plus en plus gros, jusqu’à devenir des oligopoles qui se répartissent le marché. La variété de l’offre se réduit et les prix sont artificiellement tirés vers le haut. Il faut souligner que cette impitoyable concurrence amène à la disparition de nombreux produits originaux ou locaux, exigeant des ressources et un savoir-faire spécifiques, créant d’autant un décalage de l’offre par rapport à la demande.

  • Elle implique une agression communicationnelle massive. La stratégie de la mercatocratie est la saturation de l’espace par des messages promouvant son offre. Ceux-ci s’insinuent jusqu’aux chambres à coucher par l’intermédiaire des terminaux de communications personnels, …et n’épargnent pas les enfants. Son procédé est ce qu’on peut appeler « la manipulation réactive » – une interpellation émotionnelle avivée par l’image qui, soulignant une frustration, fait réagir, alors même que le produit à vendre est mis en valeur comme la solution – la grosse automobile bien haute avec gros pneus pour le mâle de classe moyenne en menace d’être déclassé professionnellement, et peut-être aussi dans son genre. 

J’entendais ce jour un reportage plein de commisération et d’interrogations sur les gens qui ne pouvaient pas partir en vacances, et qui seraient un pourcentage de la population anormalement important. L’étonnante omniprésence du verbe négativement conjugué « ne peuvent pas » imposait le présupposé d’une thèse idéologique incontestable : « On ne peut que vouloir choisir quelque lieu de destination dans l’offre si variée et si séduisante qui s’étale sur le marché des vacances ! » Nul soupçon que l’on puisse ne point avoir une demande de vacances, du moins en ce sens particulier où l’entend le reportage et qui est celui de l’offre marchande, qu’on puisse, par exemple, vouloir simplement profiter d’un espace urbain rendu plus calme et plus disponible, qu’on puisse vouloir se dispenser de l’épreuve d’une transhumance dans les bouchons des samedis d’été, etc.

Ce type de reportage laisse voir le pouvoir que s’attribue la mercatocratie, en fait le pouvoir des principaux acteurs du marché. En saturant l’espace public de son offre de biens, avec la communication intrusive et proliférante qui la promeut, elle parvient à réduire, en l’orientant selon ses intérêts, le champ des possibles pour chacun. Or, l’ouverture du champ des possibles entre lesquels on peut choisir n’est rien d’autre que la mesure de notre liberté !

Au fond, le pouvoir mercatocratique n’est-il pas essentiellement là : étouffer l’infinie variété des demandes possibles sous son offre, et finalement imposer une organisation sociale en fonction de cette offre ?

On voyait bien, dès les années 70, qu’il fallait valoriser le très dense réseau ferroviaire français pour contrer l’envahissement de l’espace public par l’automobile, et prévenir l’excès d’émissions carbonées qui s’annonçait. Mais non ! Les demandes en ce sens ont été marginalisées ; on a voulu faire croire que seule l’offre automobile pouvait répondre aux besoins de déplacement de chacun, que le choix du moyen de déplacement ne pouvait pas être autre que le choix entre les grandes marques de cette offre. Et, toujours par rapport aux besoins de déplacement, cela continue. On offre des destinations dites « paradisiaques » avec voyages en avion, ou des croisières dites « de rêve » dans des méga-paquebots, à des prix si abordables qu’on parvient à ne même pas laisser une partie de nos chers retraités envisager des activités qui ne compromettent pas à ce point l’avenir de leurs petits-enfants.

La primauté de l’offre, ce sont donc plein de micro-pouvoirs de la mercatocratie sur nous, c’est-à-dire contre la pleine maîtrise de nos vies. Mais c’est plus, c’est l’induction d’une certaine organisation de la société qui nous bride dans des manières de vivre que l’on n’a pas choisies, et qui nous amène à une impasse à la fois sociale et écologique.

Mais ceci étant constaté, on peut se rendre compte qu’on n’est pas nécessairement impuissant face à cette emprise de la mercatocratie sur nos vies par la primauté de l’offre. Car chacun peut faire pour lui-même le petit examen de conscience que constitue la réponse à la question : « Qu’est-ce que j’aurai voulu en ce domaine si je n’avais pas connu cette offre ? » S’il est fait sincèrement, en fonction de soi et de ce qu’on veut être, on verra que cet examen changera notre vision du monde.

Un dernier mot quand même. Nous critiquons, nous condamnons, cette économie de la primauté de l’offre. Mais nous ne voulons en aucun cas incriminer l’emploi du mot « offre » lui-même. C’est un des plus beaux mots de notre langue. Car c’est le mot qui désigne l’initiative d’un autre mode d’échange que l’échange économique : l’échange symbolique du don. Ce type d’échange a une présence et une importance dans nos vies trop méconnue par l’économisme ambiant. Il faudra que nous en reparlions !

dimanche, juillet 27, 2025

La logique du ghetto

 

Déplacement de Juifs vers le ghetto de Varsovie (1940)

 

La logique du ghetto est l’enfermement d’une population particulière, reconnaissable par des caractères physiques propres, dans un espace délimité – celui qu’on nomme « ghetto » – parce qu’elle est jugée indésirable. Cet espace, qui est toujours trop réduit par rapport au nombre d’habitants, implique d’emblée la difficulté de vivre en trop forte densité.

La logique du ghetto est donc celle d’une maltraitance arbitraire d’une population particulière, d’abord par le déni de sa liberté essentielle de circulation. Elle est arbitraire parce que nul n’est responsable de ses caractères physiques génétiques (les israéliens descendants des rescapés de l'antisémitisme génocidaire en Europe au siècle dernier ont-ils oublié cela ?)

L’existence du ghetto implique donc l’action d’un pouvoir qui l’impose par la force. Comme ce pouvoir en contrôle totalement l’accès, ses moyens de maltraitance sont illimités. Cette population peut être simplement exploitée plus fortement et systématiquement que les autres habitants, mais, de toute façon, elle est à la merci de l’usage de la force par rapport à laquelle elle a perdu tous ses droits. C’est pourquoi, elle peut faire l’objet d’un black-out sur ce qui se passe dans le ghetto, de réquisitions, déportations, emprisonnements d’individus ou de groupes, de blocus alimentaire (qui affame) ou de médicaments, de déni de soins, d’assassinats ciblés, de bombardements aveugles, etc.

L’existence de certaines situations de ghettos dans l’histoire humaine est un tache significative de ses épisodes de pire inhumanité et de pire malheur. Il faut le dire :  la logique du ghetto, du fait de la disproportion des forces et de l’abolition du droit, tend à devenir une logique de « terreur » ! Cela signifie qu’elle fait partie de ces épisodes qui interpellent prioritairement la mémoire humaine avec l’impératif catégorique « Plus jamais ça ! »

Imaginons un arrière-grand-père – il doit être nonagénaire – israélien, originaire de Varsovie, ayant visionné des images sur ce qui se passe aujourd’hui à Gaza, interpellant le dirigeant de son pays : « Dis-moi Benyamin, ce que tu fais là-bas, ça me rappelle beaucoup ce que j’ai vécu à Varsovie entre 1940 et 1943 ! » Que lui répondrait ledit Benyamin ? Peut-être, trop extérieur à son horizon, le regarderait-il comme un OVNI, et passerait-il à autre chose ?

D’ailleurs, peu importe, il est probable que ledit nonagénaire n’existe plus : il y eut peu de rescapés du ghetto de Varsovie ! Mais posons-nous la question : Benyamin aurait-il pu traiter ainsi la population de Gaza, il y a  seulement 10 ans (supposant qu’ait été subi le même carnage terroriste) ?

Non !

Non pas parce qu’il est évidemment absurde de prétendre sortir de la terreur en la répandant à son tour (cette évidence ne semble pas avoir trouvé les connexions pour atteindre la conscience de Benyamin). Mais parce que la mémoire du ghetto de Varsovie était encore trop présente, les témoins directs ou indirects trop prêts à rappeler la terreur vécue.

«  Ami israélien, que j’ai jadis rencontré au kibboutz Sarid, qu’est devenue la mémoire de tes parents, de ta famille, dans l’Israël d’aujourd’hui ? »

Mais ce problème de transmission de la mémoire dans la succession des générations n’est-il pas un problème général du temps présent ?

La génération ayant vécue, jeune, la seconde guerre mondiale était encore largement au pouvoir en 1997 lorsque furent signés les accords de Kyoto, en lesquels presque tous les pays de la planète s’engageaient à prendre des mesures pour désamorcer un dérèglement climatique lié à l’excès d’émissions carbonées de la civilisation industrielle. Elle n’était plus au pouvoir 10 ans après lorsque les principaux pays émetteurs s’en sont désengagés, conduisant à la crise écologique actuelle que l’on connaît.

L’élection d’un Trump, piétinant les institutions de régulation internationale créées au lendemain de la seconde guerre mondiale, eut-elle été possible de la part de générations précédant la sienne (celle des baby-boomers) ?

Tous les orages du temps présent – guerres qui s’allument de toutes parts, épisodes climatiques catastrophiques, effondrement de la biodiversité, multiplication des cancers, « maladies rares » de moins en moins rares, injustices comme jamais vues dans la répartition des biens, étouffement sous les déchets humains, réarmement généralisé, etc. – n’ont-ils pas eu pour condition des nouvelles générations en négligence de la mémoire des dangers de la compétition effrénée pour faire valoir ses intérêts particuliers conjuguée avec le rejet de toute régulation pour préserver le bien commun ?

Cette perte de la mémoire dans le passage des générations est-elle naturelle à l’humain ?

Pas du tout !

Pascal écrivait : « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tous les siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement » (Préface sur Le Traité du vide – 1651). C’était acter que la mémoire transgénérationnelle est essentielle à l’humanité. Effectivement, les hommes prennent soin, de leurs musées, d’écrire l’histoire, de transmettre les savoir-faire, les théorèmes mathématiques, les lois de la nature qu’ils ont su dégager, etc.

Ils devrait être capables – prioritairement capables – de transmettre les leçons de leur histoire ! N’est-ce pas la condition de la meilleure maîtrise de leur destin ?

Il faut donc interpréter cette perte du sens de la transmission comme une déficience caractéristique de notre temps. Cette sorte de rétrécissement du temps vécu qui gomme le passé relève de l’idéologie moderniste, toute puissante aujourd’hui parce qu’elle sert les intérêts marchands. Le modernisme implique le mépris du passé et les choix de comportement prioritairement voué au soulagement au plus court délai des frustrations du présent – ce qui nourrit effectivement les transactions marchandes.

S’il amène à oublier le passé, le modernisme, symétriquement, néglige l’avenir à moyen et long terme. Il rabat l’horizon au plus court terme. De là vient l’impuissance commune actuelle face aux catastrophes écologiques – et sociales – qui s’avancent.

Nous accédons à un vécu serein du temps – ce qui pourrait être une définition du bonheur –  dans la mesure où nous nous dégageons du modernisme. Ce qui se fait en prenant du recul par rapport aux scintillements des invitations aux sensations bonnes qui prétendent accaparer nos consciences.

Nous sommes alors en mesure de comprendre la constitution de ghettos terribles au Moyen-Orient comme un indice majeur, parmi beaucoup d’autres, d’un parallélisme frappant entre les années trente du siècle dernier et les années vingt de notre siècle. Nous pensons alors à ce qu’ont dû vivre nos aïeux, et à tout ce qu’ils ont pu faire quand ils en ont réchappé, pour contribuer à construire un monde où nous ne le revivions pas.

Nous ne disons pas qu’ils ont échoué. Nous disons que les succès de l’emprise du mercatocratisme sur les consciences – sous la forme du modernisme – ces dernières décennies, nous en ont éloignés. Nous disons qu’il faut aller vers eux pour voir plus lucidement les menaces qui grèvent notre avenir, et ce que nous devons faire pour le maîtriser.


 

dimanche, juillet 20, 2025

Salut aux scientifiques qui se dressent contre la science toute-puissante

 

 

Projections pour le futur : les scénarios du GIEC

 

On méconnaît trop le basculement historique du début de ce siècle, lorsque des acteurs décisifs du pouvoir mercatocratique, tout particulièrement ceux de la production d’énergies d’origine fossile, ont renoncé à respecter les règles négociées par les États lors des accords de Kyoto de 1997 afin d’enrayer l’amorce d’un dérèglement climatique induit par la suractivité industrielle humaine. Car s’est alors manifestée une fracture durable dans notre société mondialisée entre deux manières opposées d’aborder l’avenir.

Il y a les tenants de l’attitude que l’on peut qualifier de courtermiste qui est l’attitude des pouvoirs politiques en place dociles au développement du marché. Elle consiste à toujours aller au plus court de ce qui permet de réparer le présent. Et c’est toujours la même recette : mettre en avant des solutions techniques. Il fait trop chaud – produisons et diffusons des climatiseurs ; il y a des insectes qui font baisser les rendements agricoles – pulvérisons un néonicotinoïde ; etc.

Et en face, il y a tous ceux qui pensent que l’avenir à long terme est un enjeu de choix collectif essentiel : ils veulent faire valoir la préservation de bonnes conditions environnementales pour nos descendants. De ce côté se retrouvent, outre les écologistes qui alertent depuis près d’un siècle de la menace que fait peser sur l’humanité l’évolution non encadrée de la société industrielle, un large fond de bon sens populaire, et surtout la révolte sourde, mais qui éclate parfois, d’une grande partie de la jeunesse.

Bien que cela soit occulté – on préfère dauber sur « Le choc des civilisations »[1] – cette question du rapport à l’avenir porte la contradiction principale de la société contemporaine. On le voit dans le fait qu’elle suscite dans la durée – cela a commencé dans les années soixante-dix – les manifestations de foule les plus déterminées et les affrontements populaires avec  les « forces de l’ordre » les plus violents.

Or, si nous voulons mieux comprendre les ressorts de cet affrontement, il est important d’avoir conscience qu’un de ses tenants principaux est le statut de la science. Car la science, qui est une des valeurs les plus incontestables de nos sociétés modernes, est invoquée, comme point d’appui essentiel, par chacun des camps.

Il est inhérent à la nature humaine de se projeter dans l’avenir – ce que Kant avait exprimé par la très belle proposition : « On ne doit pas élever les enfants d'après l'état présent de l’espèce humaine, mais d'après un état meilleur, possible dans l'avenir, c'est-à-dire d'après l'idée de l'humanité et de son entière destination. »[2] Ainsi, dans le contexte du courtermisme ambiant, chacun ne peut pas ne pas s’interroger « Et après ? », « Cela nous mène où ? ». Certes, le pouvoir mercatocratique, qui est d’abord un pouvoir par la communication, et qui a toujours quelque solution technique à agiter sous nos yeux par laquelle il essaie d’accaparer nos consciences, fait ce qu’il peut pour qu’on ne pose pas la question de l’avenir. Mais on la pose. Il doit donner sa réponse. Elle est simple, c’est le solutionnisme technique appuyé sur l’avancée des découvertes scientifiques : « La science sera toujours capable d’apporter une solution à nos problèmes ! »

Pour répondre au besoin humain d’investir l’avenir, on affirme, du côté des courtermistes, une foi inébranlable en la science. Il y a des cohortes de chercheurs scientifiques qui se situent dans cette perspective – voir notre article de la semaine dernière sur le devenir des déchets nucléaires, et on peut lire dans Le Monde de ce jour (20-21 juillet 2025) ce titre « Peut-on "guérir" de la vieillesse ? Chercheurs et biotechs en quête d'un remède », ainsi la vieillesse serait une maladie, et la science pense pouvoir trouver son remède ![3] Ces chercheurs travaillent dans des domaines très spécialisés, et sont attendus par les entreprises qui investissent pour les retombées en innovations techniques qu’ils rendront possibles.

Mais la recherche scientifique n’est pas réductible à cette perspective mercatocratique. Il faut rappeler ici qu’il n’y a pas de vecteur nécessaire qui ferait déboucher toute connaissance scientifique vers des applications techniques. La science est d’abord l’expression de la curiosité humaine pour comprendre de façon fiable le monde[4]. D’autre part la proposition « La science sera toujours capable d’apporter une solution à nos problèmes ! » n’est pas une proposition scientifique. Elle est tout l’opposé : une proposition mythologique. La notion de science est en effet traitée alors comme un mythe : un mot qui donnerait la clé de la destinée de l’humanité et auquel on ne peut adhérer que par un acte de foi – la foi étant une croyance qui, toute subjective qu’elle soit, se veut suffisante et récuse a priori toute objection.

Rappelons que la science est apparue dans l’histoire humaine, avec Thalès de Milet, à la fin du VIIe siècle avant J.-C., comme critique de la mythologie, afin de faire prévaloir la raison et l’expérience partagée – en un mot l’ o b j e c t i v i t é – dans la connaissance  du monde.

Ainsi tout se passe du côté des pouvoirs sociaux actuels – des « mercatocrates » – comme si leur vision du monde, avec son courtermisme obligé, reposait sur une religion sous-jacente dont le Dieu est nommé « Science » – on pourrait ajouter : «… et dont Elon Musk se veut le grand-prêtre. »

On n’est pas surpris de constater que, face à une telle dérive de la recherche scientifique ainsi assujettie aux intérêts mercatocratiques, de plus en plus nombreux sont, depuis deux décennies, les scientifiques qui montent en première ligne sur le front de la lutte pour une maîtrise rationnelle par l’humanité de son avenir. On les trouve surtout du côté de l’étude du climat, de la Terre, et du vivant. Leur rôle est décisif car ils ont une connaissance approfondie des lois de la nature, et nous aident à comprendre qu’il faut tenir compte de leur implacabilité pour se donner des projets d’avenir viables.

 Pour retrouver une maîtrise de notre avenir qui nous redonne respect et dignité face à nos descendants, nous avons deux tâches complémentaires.

1– Dénoncer inlassablement le mythe d’une science prométhéenne qui accroîtrait indéfiniment le pouvoir des humains sur leur environnement naturel. Il faut garder la lucidité que l’usage de toute technique qui nous donne un pouvoir à court terme sur l’environnement naturel ne doit pas être contraire avec la conservation à long terme des équilibres de la biosphère dont nous avons besoin pour nous épanouir.

2– Accueillir avec bienveillance le « progrès »  –  lequel est essentiellement celui du savoir du monde ! Et donc saluer le courage des scientifiques qui s’efforcent de progresser dans la connaissance de notre monde, pour que soit maîtrisée une relation raisonnée avec notre environnement naturel. Ceci dans la visée d’une forme de société qui permettra de faire valoir notre sagacité pour bénéficier au mieux de l’abondance spontanée de biens que rend disponibles la biosphère, tout en ménageant pour nos descendants « la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre. » (Hans Jonas, Le principe responsabilité, 1979).



[1] C’est le titre français du livre de l’américain Samuel Huntington (Odile Jacob, 1996)

[2] Traité de pédagogie – 1803 (traduction de J. Barni)

[3] Nous invitons nos lecteurs à réfléchir sur ce que serait une vie humaine avec un tel remède, autrement dit une vie humaine sans enjeu ! Pour les y aider : Remarques sur la liberté du posthumain

[4] Lire à ce propos La leçon de Thalès

dimanche, juillet 13, 2025

Qui a besoin d'énergie ?

 

 

 

Mais qui a besoin d’énergie ?

D’où vient cette voracité en énergie affirmée sans cesse publiquement ?

Car l’énergie, on l’a déjà ! Toujours ! C’est nous ! C’est la vitalité exubérante de l’environnement naturel (nettement moins dans les zones désertiques et, attention : « le désert croît »[1]) ! C’est l’infini dynamisme de l’Univers qui produit le soleil déversant sans cesse ses rayonnements sur Terre et impulsant ainsi les circulations de l’eau, du vent, etc.

L’énergie peut se définir comme une force capable de mettre en mouvement. N’est-ce pas cela notre vitalité propre ? Pourquoi ne suffirait-elle pas ?

Parce que nous avons aussi des besoins qui dépassent nos forces.

Nous avons consommé tous les fruits des branches basses et nous lorgnons les fruits trop hauts pour être accessibles. Nous trouvons une longue perche que nous balançons afin que, par son extrémité, elle percute les hautes branches, et que les fruits tombent.

Nous avons encore utilisé notre énergie pour ce faire, mais nous l’avons démultipliée en impulsant une énergie cinétique à la perche.

Pendant quasiment toute son histoire l’humanité a pourvu à ses besoins en démultipliant son énergie au moyen d’outils conçus, perfectionnés, en fonction de l’énergie cinétique qu’ils pouvaient produire : la houe, l’herminette, le marteau, le fuseau (pour filer les fibres végétales ou animales), l’arc et la flèche, etc.

D’autre part les humains ont très tôt mis au point des dispositifs techniques afin de détourner un peu des flux énergétiques présents dans leur environnement naturel pour leurs propres buts – l’eau qui peut, laver, porter, faire tourner une meule ; le vent qui permet de naviguer ; la chaleur du soleil qui permet d’engranger le fourrage pour l’hiver, l’étincelle qui peut allumer un feu, etc.

Une autre voie des humains pour augmenter l’apport énergétique propre à répondre à leurs besoins a été l’utilisation de l’énergie animale. Ce qui ne passe pas nécessairement par une mise en servitude violente. L’anthropologue Philippe Descola témoigne[2] de la relation spontanée d’échanges entre quelque mammifère de la forêt (une sorte de suidé proche du sanglier) et le groupe humain établi sur un essart (espace dégagé gagné sur la forêt primitive et aménagé pour l’habitat et le jardinage) dont il s’était rapproché apparemment par simple curiosité. Ce qui ne doit pas étonner puisque dans la nature on voit régulièrement des collaborations entre espèces qui sont autant d’extension des capacités énergétiques de chacune d’elles.

C’est ainsi que l’espèce humaine s’est insérée dans son environnement naturel, en tirant parti de sa sagacité propre pour démultiplier ses capacités énergétiques en les mettant à la hauteur de ses besoins, sans déséquilibrer l’économie de la biosphère.

On objectera, judicieusement, que ce rapide profil énergétique de l’espèce humaine, est trop simple. Il méconnaît les rapports de pouvoir, les injustices, les guerres, si caractéristiques de l’histoire humaine.

Ce qui amène à affiner l’analyse. On peut s’appuyer pour cela sur la distinction de Claude Levi-Strauss, que nous avons présentée dernièrement, entre société froide et société chaude.

Les sociétés que Levi-Strauss qualifie de « chaudes » sont organisées en fonction de l’opposition entre ceux qui ont du pouvoir et ceux qui leur sont asservis. Ce sont des sociétés de compétition pour le pouvoir. Or, comme une telle compétition ne saurait avoir de fin, elle mène nécessairement à l’excès. C’est pour cela que les sociétés chaudes ne sont pas durables : elles finissent par succomber sous les effets en retour de leurs propres excès – ainsi en a-t-il été des empires : l’empire d’Alexandre, l’empire romain, l’empire napoléonien, le 3e reich allemand (qui se voulait durer 1000 ans, mais n'a tenu que 12 ans). Et en effet la soif de pouvoir ne trouve jamais le contentement, parce qu’elle est de nature passionnelle. La passion, au sens classique du terme (hérité de l’Antiquité), est la forme que prend le désir lorsqu’il s’impose à la conscience comme un besoin, de telle sorte qu’il « exclut la maîtrise de la raison », et s’impose même comme « règle [de comportement] au sujet » (Kant, Anthropologie, livre III, 1797).

La passion n’est pas nécessairement un problème social, souvent même, elle est un puissant facteur de dynamisme pour la société, on peut être collectionneur passionné, chercheur passionné, sportif passionné, passionné de défense d’espèces menacées, etc. Mais dans l’ouvrage cité ci-dessus Kant pointe particulièrement les passions qui portent sur le type de relations qu’on veut établir avec autrui (ce qui exclut la passion amoureuse qui ne porte que sur des relations singulières). Il montre qu’elles se réduisent à trois essentielles : la passion de dominer, la passion d’être célébré, la passion d’être riche. Ces passions que l'on peut qualifier de « malignes » (elles font mal à la vie sociale) – domination, gloire et cupidité – amènent toutes à s’efforcer d’avoir une emprise sur les gens afin de les utiliser pour son propre but. Ce sont trois manières, la plupart du temps combinées entre elles, par lesquelles s’exprime la passion de pouvoir. Mais il y a toujours une passion maligne dominante. Le plus généralement, dans le passé, ce fut la domination, au moyen de la force que procurait la possession des armes et des chevaux.

Cela a été l’originalité du monde occidental, au tournant du XIXe siècle, que d’établir un pouvoir fondé essentiellement sur la cupidité, c’est-à-dire sur la course à la possession des biens et à l’enrichissement pécuniaire au moyen de l’investissement dans un marché (économique) ouvert. La forme de pouvoir qui s’en est suivi, qu’on appelle le plus justement une mercatocratie, a constitué un empire désormais mondialisé. Cela se constate, outre par le fait qu’on trouve les mêmes centres commerciaux, avec les mêmes enseignes dominantes, dans tous les grands centres urbains du monde, par les flux de plus en plus denses de marchandises qui traversent les océans et franchissent les continents, résultats d’une division mondiale du travail dans la production des biens.

La voracité en énergie contemporaine, insatiable et irrationnelle, vient des besoins de la mercatocratie étendant son empire sur toute la planète.

Concrètement qui a besoin d’énergie ?

Ce sont les affairistes qui sont aux initiatives d’élargissement et d’intensification des flux marchands, seule manière, de leur point de vue, de donner sens à leur vie. Ce sens, ne valant qu’autant qu’ils puissent comparer favorablement leur richesse à celle des autres, est intrinsèquement fragile puisque s’ils baissent la garde, ils seront implacablement dégradé dans la compétition. De là vient leur activisme qui les conduit à lancer sans cesse de nouveaux marchés. La conséquence en est une prédation démesurée sur la biosphère qui épuise notre planète.

Dans ce système de pouvoir mercatocratique, l’offre ne peut que précéder la demande. Elle doit donc la créer. Des sommes d’énergie gigantesques sont donc consacrées, en surplus, à cet impératif typiquement mercatocratique de créer le désir de se procurer les biens mis sur le marché. Cela implique d’inonder l’espace public comme l’espace privé (par l’intermédiaire des smartphones et autres terminaux de communication) de messages intrusifs (ils font rupture dans le courant de conscience spontané de chacun) à visée manipulatoire (ils interpellent émotionnellement pour faire réagir dans le sens de l’achat). Il est important de comprendre que même si ces communications imposées n’obtiennent d'emblée pas le comportement visé, elles finissent quand même, comme effet à plus long terme de leur surabondance, par imposer leur vision du monde qui relève d’un hédonisme (du grec hédonè = plaisir) quasiment infantile : réussir sa vie, c’est être en mesure d’accumuler le maximum de sensations bonnes, les biens marchands étant proposés comme des promesses de sensations bonnes.

Ce n’est donc que secondairement, non par réflexion mais par réaction, que le commun des individus prennent à leur compte les besoins énergétiques des acteurs du marché – d’autant que nombre de biens marchands acquis impliquent pour leur usage un nouveau besoin d’énergie artificielle (carburant ou électricité).

C’est ainsi que nous appartenons à la société la plus chaude de l’histoire humaine, celle qui a le besoin le plus inextinguible d’énergie ! Celle qui ne saurait être durable.

Une attention particulière doit être portée à l’électricité en tant qu’elle est la forme d’énergie qui est privilégiée, et donc toujours plus massivement produite, par la mercatocratie. Discrète (pas de lieu de stockage domestique), toujours immédiatement disponible par la simple pression d’un doigt, peu bruyante, sans fumées et autres rejets, non salissante, dégageant peu de chaleur, elle est effectivement la forme d’énergie qui apporte le plus de sensations bonnes. Elle semble pleinement en phase avec l’hédonisme mercatocratique.

À condition qu’on s’en tienne à l’immédiateté de son usage. Car, dans une société qu'on veut organiser pour le tout électrique, elle est très coûteuse en amont de cet usage[3]. D’abord, sa distribution présuppose une organisation sociale centralisée, fonctionnelle et stable – ce qui est de moins en moins garanti par l’évolution historique récente, avec la privatisation des opérateurs fournissant cette énergie et la multiplication des tensions sociales, voire avec les guerres comme en Ukraine.

Ensuite sa production implique des lieux qui accumulent les « sensations mauvaises » quelle que soit la technologie mise en œuvre. Les centrales à énergie fossile – surtout le charbon, mais aussi maintenant le bois – sont extrêmement gourmandes en combustibles et très polluantes. Les barrages sur les cours d’eau doivent envahir de belles vallées pleines de vie, impliquent des énormes chantiers dangereux (avec régulièrement des victimes parmi les ouvriers), et ils doivent être surveillés et entretenus car quelquefois ils cèdent créant de terribles catastrophes. Les champs de panneaux solaires ne sont pas des paysages qu’on souhaite voir se multiplier. Les éoliennes qui s’installent de nos jours sont assez monstrueuses, et on comprend les résistances du voisinage. Les parcs marins d’éoliennes stérilisent largement les milieux aquatiques qu’ils impactent.

Les centrales atomiques[4], elles, sont d’apparence très propre, mais initient une suite indéfinie de sensations mauvaises. Il faut savoir que, du point de vue théorique, c’est le même processus de fission d’atomes lourds (uranium enrichi) qui libère une quantité énorme d’énergie calorique, que pour la bombe, mais dans des conditions telles que l’explosion est indéfiniment ralentie, ce qui permet d’en transformer une partie en électricité. Ainsi, une centrale atomique émet en permanence des effluents radioactifs, gazeux – dans l’air ambiant – et liquides dans le milieu aquatique de refroidissement (fleuve ou espace marin). Cette radioactivité n’est pas censée dépasser des seuils réglementés. Mais ces seuils sont assez arbitraires car la radioactivité est un danger doublement sournois. D’une part elle se joue totalement de la défense sensible des individus contre les agressions : une irradiation en général ne fait pas mal, on ne s’en aperçoit pas ! D’autre part le délai entre l’irradiation et les symptômes des dégâts qu’elle aurait causé dans l’organisme est aléatoire et peut aller jusqu’à plusieurs années, à tel point qu’il est impossible, du point de vue du droit, d’assigner l’effet à sa cause (d’où la non reconnaissance comme victimes de la radioactivité de sujets porteurs de cancers de la thyroïde habitants près d’une centrale atomique, d’une unité de traitement ou d’entreposage de déchet radioactifs.)

Il faut admettre la thèse suivante :

L’être humain est foncièrement inadapté et inadaptable à la production industrielle de radioactivité artificielle !

J’en ai expliqué naguère la raison dans l’article Considérations sur la radioactivité et l'homme. On peut la résumer ainsi : la vie humaine n’a pu se développer qu’à partir du moment où la forte radioactivité initiale de la planète était devenue résiduelle.

L’illustration la plus significative en est l’incapacité de l’industrie à se dépêtrer des déchets nucléaires HAVL (Haut Activité à Vie Longue). Il y en a déjà des centaines de milliers de tonnes sur la surface de la Terre et dans les fonds marins, dont une part importante devrait être gérée pendant des dizaines de milliers d’années. En effet « haute activité » signifie que ces matériaux doivent être confinés dans des containers parfaitement étanches et millénairement durables alors qu’ils seront soumis à un très fort dégagement de chaleur.

On retient aujourd’hui comme solution de les enfouir dans des couches géologiques profondes et stables. Mais La Terre est une planète vivante, qui peut garantir cette stabilité durant des dizaines de milliers d’années ?

Comme ces déchets sont très énergétiques, on met au point des filières de centrales atomiques qui puissent les réutiliser – c’est le fameux « retraitement », par exemple la constitution du mox, combustible qui mélange du plutonium (déchet extrêmement radioactif et durable) à de l’uranium appauvri. Mais une fois utilisé, le déchet final est encore plus radioactif que le combustible initial !

D’autre part, en France, aucune des centrales atomiques après service n’a pu encore être démantelée. La plus ancienne, celle de Brennilis, est pourtant arrêtée depuis 1985 ! Les démantèlements sont très délicats et n’en finissent de poser des problèmes – car en ce qui concerne la radioactivité il en va comme du sparadrap du capitaine Haddock : plus on se rapproche du cœur du réacteur, plus les éléments à retirer sont fortement radioactifs, plus ils irradient le matériel d’extraction dont il faut alors se préserver.[5]  

On entrepose, en France, à La Hague les déchets HAVL pouvant être réutilisés dans dans 4 bassins de piscine. Mais comme ils sont presque pleins, il faut en construire d’autres plus une autre usine de retraitement des déchets. Les responsables de ce programme l’ont appelé « Aval du futur » ! C’est se payer de mots ! Restons fidèles à la chose, il faut l’appeler « Impasse du futur » !

On s’en doute, on est incapable de chiffrer le coût de cette filière de production d’électricité, il est faramineux, on pourrait même dire infini, puisqu’il faudrait gérer, surveiller, des matières radioactives pendant des milliers d’années…

D’ailleurs la signalétique de l’emplacement, de la dangerosité, des mesures à prendre, est impossible à adapter à la compréhension d’une culture humaine venant plusieurs milliers d’années après la nôtre.

Il faut le dire simplement : il est hors de portée de l’être humain de faire des projets sur des milliers d’années.

La mercatocratie est en train de sacrifier l’avenir de l’humanité pour ses intérêts à court terme. Sa voracité pour produire de l’énergie électrique est en train de mettre en place un trop plein d’énergie incontrôlable, mortifère pour l’avenir de l’humanité.

Au-delà du réchauffement climatique dû aux émissions carbonées, il y a un autre réchauffement qui se met en place, soigneusement maintenu sous les radars des flux d’information, et pourtant beaucoup plus inexorable. C’est le réchauffement radioactif !

Rappelons l’impératif moral kantien tel que le philosophe Hans Jonas l’a élargi à l’écologie : « Agis de telle sorte que les conséquences de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la Terre. » (Le principe responsabilité, 1979).

La société mercatocratique, la plus chaude société qui ait existé, ne va plus durer longtemps. Il faut penser le passage à une société humainement viable à venir, en faisant en sorte qu’elle ne soit pas seulement une société rescapée d’une succession de catastrophes, mais qu’elle se construise déjà avant, dans l’anticipation de leur possibilité. Une chose est certaine dans cet avenir : la société mercatocratique sera jugée indéfiniment immorale !

 


[1]  « Le désert croît, malheur à qui recèle des déserts ! » Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, (1885) IVe partie; trad M. De Gandillac.

[2] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard – 2005.

[3] Nous proposerons prochainement des considérations sur une production et un usage responsables de la fée électricité.

[4] Nous persistons dans l’adjectif « atomique » qui était employé jusque dans les années soixante, avant d’être remplacé par « nucléaire » pour rendre cette technologie plus acceptable.

[5] Voir le documentaire de Bernard Nicolas Centrales nucléaires, démantèlement impossible ?, 2013, accessible sur Arte.

dimanche, juillet 06, 2025

Pour en finir avec la société à réaction

Débat pour le bien commun
dans Land and Freedom (1995) de Ken Loach

Qu’est-ce qu’une société ?

Aristote (– IVe siècle) commence ainsi son traité sur La politique : « Toute société [en grec polis] est un certain type d’association (…), celle qui vise le plus important de tous les biens ». Ce « plus important de tous les biens » est ce qu’on appelle en langage contemporain le Bien commun. Certes, on pourrait rétorquer : « Mon Bien propre, celui par lequel je veux donner sens à ma vie, passe avant le Bien de la société ! » Mais ce serait une erreur par illusion individualiste. Car on méconnaîtrait que la personne humaine est essentiellement un être social ; ce qui signifie qu’elle ne peut concevoir son Bien propre qu’en concordance avec le Bien commun de la société à laquelle elle participe.

Le problème est qu’il peut y avoir des conceptions antagoniques du Bien commun à l’intérieur d’une même société. Que faire alors si le Bien effectif vers lequel est orientée la société est incompatible avec ce que je pense comme mon Bien propre, lequel requiert alors une autre conception du Bien commun ? Il y a soit exil, soit dissidence, révolte, ou même action révolutionnaire – dans ce dernier cas, il s’agit de forcer vers un changement pour un autre Bien commun.

Lorsque la dissidence sur le Bien commun est massive, on est dans un société en crise – puisqu’on n’a en réalité plus vraiment de Bien commun. C’est le cas de notre société contemporaine, désormais quasiment mondialisée, puisqu’elle est sous l’empire mercatocratique, lequel se joue des frontières. Or la mercatocratie ne voit de Bien commun que dans le développement du marché – ce qui doit se traduire, au niveau des entités étatiques, par l’accroissement maximum du Produit Intérieur Brut (la somme numéraire annuelle des transactions marchandes). Mais de plus en plus nombreux sont ceux qui pensent que le Bien commun est dans une toute autre direction : dans la subordination du monde marchand à une politique de rétablissement de la vitalité de la biosphère trop meurtrie par deux siècles d’économie de marché.

En réalité, elles ne devraient pas exister ces sociétés fragilisées, comme la notre aujourd’hui, parce qu’irréconciliables sur le Bien commun en fonction duquel on doit s’organiser pour vivre ensemble.

Pourquoi ? Tout simplement parce que, comme le disait Aristote dans le même ouvrage (chap. I, § 2) : « seul parmi les animaux, l’homme a la parole [logos] ; la voix [phonè] est le signe de la douleur et du plaisir et c'est pour cela qu'elle a été donnée aussi aux autres animaux (…) mais la parole a pour but de manifester l’utile ou le nuisible et, par suite, le juste ou l’injuste. »

Ce texte distingue clairement les sociétés humaines des sociétés animales en ce qu’elles sont politiques. La politique c’est l’espace de décision sur ce qu’est le Bien commun par la médiation de la parole. La parole – au sens grec de logos – a en effet deux vertus décisives : elle permet de se représenter un monde commun (puisque les mots adoptés dans une langue le sont sur la base d’une signification partagée), elle permet de développer des possibilités d’avenir et de comparer leurs mérites respectifs (puisque la logique, qui permet de déduire et d’argumenter, est immanente à cette parole-logos).

L’humain a la parole parce qu’il est un « animal politique ». Cela signifie qu’il doit sans cesse nourrir, réajuster, sa visée de Bien commun. Ceci en fonction des deux volets spécifiés par Aristote. D’une part l’utilité qui concerne la détermination des biens dont on a besoin pour assurer la continuation de la vie sociale – faut-il s’organiser pour une alimentation moins carnée ? D’autre part la justice car l’injustice secrète le violence qui est le pire ennemi du Bien commun – faut-il interdire la « location » de mères porteuses ? Lorsque la parole ne peut pas remplir ce rôle, par exemple lorsqu’elle est méprisée, dévaluée, bâillonnée, lorsque sa valeur de vérité est piétinée, alors le Bien commun n’est plus vivant et se fige en blocs – les « pour » et les « contre » – qui ne savent que vouloir s’éliminer mutuellement.

C’est une société en crise. Et c’est la situation de notre société mercatocratique mondialisée ! Non pas que notre société soit en défaut de communication. Bien au contraire. Il y en a un trop plein ! C’est fou ce qu’on a d’occurrences de communications de nos jours ! Mais, pour reprendre les mots d’Aristote, il ne s’agit que très peu de faire valoir la parole. Il s’agit massivement de donner de la voix.

Contrairement à la parole qui se réfère à notre monde commun et qui fait appel à ce que nous avons, mentalement, le plus sûrement en partage – notre raison –, la voix n’exprime que l’état affectif de celui qui s’exprime. Et l’expression d’un état affectif touche directement le récepteur du message, tout simplement parce qu’il est toujours qualifiable dans la bivalence bon/mauvais, amour/haine, joie/tristesse, bref il est pris dans la polarité positif/négatif. C’est-pourquoi il fait d’abord réagir : il attire ou il rebute.

Pour bien comprendre la crise du politique, on peut admettre de façon réaliste que 99% de la communication publique, en notre société, n’est pas de l’ordre de la parole, mais de l’ordre de la voix. On peut parler ici de voix dans un sens élargi, c’est-à-dire qui dépasse le domaine de l’ouïe (car du temps d’Aristote l’image était trop rare pour être un moyen de communication courant), qui inclut donc aussi les images, les vidéos, les odeurs même, etc. Soit tout stimulus susceptible de faire réagir affectivement le récepteur dans le sens calculé par l’émetteur.

On va objecter : « Ça n’est pas gentil pour les animaux ce qui est dit là. D’ailleurs les animaux s’en sortent très bien avec seulement la "voix", c’est nous, avec notre "parole" raisonnée, qui avons fou.. le bord.. dans leur vie ! »

Mais l’accusation ne tient pas, parce que nous humains avons une différence essentielle avec les autres espèces animales. Notre bien commun ne nous est pas directement imposé par la nature sous forme d’instinct. Nous devons nous le donner nous-mêmes. C’est là notre insigne privilège, mais également notre plus grand risque. Ce que le lettré florentin Brunetto Latini avait ainsi exprimé (Le livre des Trésors, vers 1265) : « … bien-être appartient à l'homme, non pas au lieu. ». L’animal sait d’instinct que son bien est dans son insertion dans un biotope déterminé, son "lieu" (le marais pour le crocodile, le pré pour le bovin) ; par contre, il appartient à l’homme de définir ce que sera son bien dont dépendra le lieu qu’il habitera.

Si les humains font tant de dégâts aujourd’hui, s’il saccagent inconsidérément tant de biotopes d’autres espèces, c’est parce qu’ils n’échangent pas assez de paroles sur ce que peut être leur bien commun, c’est parce qu’ils sont trop accaparés par ceux qui donnent de la voix, trop sollicités à réagir à leurs interpellations affectives. Et ces réactions vont dans le sens d’une consommation effrénée de « biens » à l’utilité parfois douteuse, alors que les biens essentiels viennent à manquer (l’air respirable, l’eau, la verdure spontanée, l’environnement sonore, la cohabitation avec les autres espèces, etc.). Au point que ceux qui veulent vraiment parler – je veux dire : être politiquement constructifs – ont du mal à se faire entendre dans le brouhaha ambiant.

Nous souffrons désespérément d’un manque de circulation de la parole politique, celle qui parle objectivement du monde commun, s’appuie sur l’expérience partagée, et s’adresse à notre raison pour envisager les possibilités d’avenir. C'est le seul type de parole qui peut réunir : « Il n'y a qu'une seule et même raison pour tous les hommes; ils ne deviennent étrangers et impénétrables les uns aux autres que lorsqu'ils s'en écartent. » (Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale,1934). 

Peut-être faut-il admettre dans cette omniprésence de la « voix » en notre société, la manifestation d’une servitude nouvelle, originale, qui n’était sans doute pas envisageable avant que l’image fut aisément reproductible. Une servitude par la communication, et non plus par la force, dont les potentats sont les propriétaires des grands médias et réseaux de communication. Une servitude par contrôle des comportements dans la mesure où ceux-ci sont la tendance à réagir à des interpellations affectives justement pensées pour susciter une réaction déterminée.[1]

Car la « voix » comme domaine de communication nous laisse séparé d’autrui, enfermé dans notre subjectivité, puisque ce n’est pas une raison objective, mais un ressenti émotionnel qui motive notre comportement (même si nous croyons penser la même chose que les autres parce que nous employons les mêmes mots-slogans). De plus elle nous laisse dans le plus court terme puisque le comportement réactif, qui vise à réparer le dérangement provoqué par l’intrusion émotionnelle du message, doit intervenir au plus vite.

C’est en ce sens que nous sommes dans « une société à réaction ». C’est une société qui est de plus en plus organisée pour généraliser les comportements réactifs. Par une organisation spatiale – nous maintenir le plus possible dans un espace nous mitraillant de messages intrusifs (pas de lieu d'attente sans dispositif pour accaparer notre conscience). Et aussi par une organisation temporelle – être constamment tenu en haleine par une succession d’injonctions à réagir pour ne plus avoir la disponibilité de se poser et de faire circuler la parole qui permette d’esquisser un bien commun qui réunisse.

C’est pourquoi c’est une société qui ne sait pas où elle va. Alors qu’elle voit sa situation globale se détériorer de manière toujours tangible, à la fois du côté de l’utile (l’air qu’on respire, l’eau qu’on boit, les aliments qu’on nous engage à manger, les déchets qui s’accumulent, les dérèglements du climat et l’effondrement de nombreuses espèces), et du côté du juste (la brutalisation des relations sociales, le déclenchement de guerres impitoyables, les bafouements cyniques de droits humains). Seuls savent où ils vont ses principaux acteurs, ceux que la croissance du P. I. B. conforte dans leur perspective d’enrichissement et d’accroissement de leur pouvoir… jusqu’à l’échec final : leur mort.

Nous avons encore le choix. Il faut renouer avec la parole politique, celle qui parle du monde comme il est, s’appuie sur l’expérience partagée, se développe par la raison, celle qui s’écoute, se réfléchit, est reprise, critiquée et transmise, celle qui s’enrichit par sa circulation même. Cette parole nous ouvrira forcément – il y a tant de qualités humaines laissées en jachère – la perspective d’un Bien commun. Ce Bien commun né de nos paroles nous réunira beaucoup plus largement que l’état de crispation des relations sociales dans le contexte actuel le laisse penser.

Alors nous pourrons agir. 

 


[1] Nous avons étudié précisément le contexte et le mécanisme de cet asservissement dans notre dernier livre – P-J Dessertine, Démocratie… ou mercatocratie ? Éditions Yves Michel – 2023, chap. 3 « La manipulation réactive».