lundi, février 15, 2021

Chroniques démasquées 8 – Du pouvoir de confiner

 

–   L’interlocuteur : Comment vas-tu ? Il semble que l’on se préoccupe beaucoup, en ce début 2021, de notre santé psychique. J’espère que tu n’es pas trop affecté par cette frustration collective liée à l’apparition de variants du coronavirus qui renvoie à une échéance indéterminée le retour à une vie normale !
–   L’anti-somnambulique (a-s) : Je te rassure, je vais bien. D’autant que je ne crois pas du tout à la perspective d’un « retour à une vie normale ». Te rappelles-tu de notre entretien de l’été dernier sur la signification de cette « normalité » à laquelle on voudrait que nous aspirions ?
–   Oui, selon toi, il ne peut s’agir que d’un retour à « l’anormal » (l apostrophe) !
–   (a-s) : C’est cela. Récapitulons l’idée. Dans le monde dit « normal », c’est l’économie qui est l’enjeu principal. Mais il s’agit d’une économie bien particulière et d’histoire récente, c’est l’économie de la valeur d’échange, celle qui a pour finalité de faire de l’argent. Or, l’argent n’est pas un bien en soi : il ne permet pas de survivre dans un contexte de désolation. Il est un moyen d’échange des biens. Mais il est valorisé, en cette économie, d’abord comme un moyen de pouvoir. Dès lors, faire de l’argent est l’enjeu d’une compétition pour le pouvoir, ce qui amène paradoxalement à le traiter comme un bien en soi. Cela se manifeste par un activisme économique – toujours plus produire et faire consommer pour ponctionner toujours plus d’argent. Cet activisme s’évalue au niveau d’un État par son « produit intérieur brut » (PIB), soit le chiffre monétaire qui additionne toutes les valeurs d’échange résultant des activités économiques. La situation « normale » est donc que le PIB croisse année après année. En cette logique il est plus normal de faire systématiquement des dégâts et de s’activer à les réparer – produire des déchets et les gérer, polluer puis dépolluer, créer de l’injustice puis distribuer des aides, etc. – que d’adopter des principes de comportement socialement bénéfiques et durables. Nous savons où cela mène : la dévastation de l’environnement naturel, la pollution de l’air qu’on respire et des aliments qu’on mange, les camps de concentration à élevage intensif d’animaux, les gaspillages monstrueux, les déchets de plus en plus présents, le réchauffement climatique incontrôlé, et surtout – ce qui colle le plus à notre être et est le moins dit – le désespoir des humains. Voilà, à grands traits brossée, « l’anormalité » (l apostrophe) vers laquelle nous sommes censés vouloir revenir !
–    Oui, c’est bien cela que j’avais compris … mais  « le désespoir des humains » : tu n’as pas l’impression de forcer le trait ?
–   (a-s) : Non, c’est le mot juste. L’individu humain, pour vivre, a besoin d’espoir. Pour une raison simple : il n’a pas cette perspective d’épanouissement dans la vie qui est d’emblée donnée aux autres espèces par leur constitution physiologique et instinctuelle en conformité avec un biotope déterminé. Il doit se donner lui-même les conditions  en lesquelles son existence pourra prendre sens. Il doit réfléchir le bien en fonction duquel il fera ses choix. Or, cette réflexion l’amène inévitablement à se convaincre que son bien passe par la détermination d’un bien commun avec les autres humains avec qui il fait société. Où vois-tu le bien commun dans l’organisation de la société selon l’économie de la valeur d’échange ?
–   Avec la manière dont tu l’as décrite, je ne le vois pas trop, effectivement … mais il me semble que tu méconnais un autre aspect de la vie sociale : la sécurité sociale, les services publics, etc. ?
–   (a-s) : Oui, il y a encore en France quelques restes de la société de bien commun qui avait été programmée en 1944 par le Conseil National de la Résistance. Mais, reconnais-le, ce bien commun est profondément mité par l’intrusion des intérêts privés. Pense à la colère populaire manifestée par le mouvement des « gilets jaunes », à la succession de manifestations d’incurie des administrations dans la gestion sanitaire de la pandémie. D’ailleurs, on nous répète à l’envi que ce bien commun n’a pas d’avenir, qu’il est un fardeau qui entrave l’économie. On veut nous faire accepter que le véritable bien commun passe par le bien particulier des principaux affairistes, ces fameux « premiers de cordée » (Macron) qui accumulent des revenus à ce point pharamineux qu’ils feraient honte dans quelque monde où le véritable bien commun aurait été réhabilité. Que le bien commun n’ait, aujourd’hui, plus d ‘avenir, on le constate par l’incapacité de cette société mercatocratique  – « le marché d’abord ! » – à prendre du recul par rapport à son culte de la valeur d’échange afin de rectifier la trajectoire qui mène l’humanité à des catastrophes écologiques – et déjà climatiques et sanitaires – qui menacent sa survie même. Or, comme nous l’avons dit, ne plus avoir de perspective de bien commun, c’est ne plus avoir de perspective de bien tout court, c’est donc ne plus pouvoir donner sens à sa vie. Voilà pourquoi les gens sont dans le désespoir !
–   Ça en n’a pas trop l’air. Moi je vois les gens tout occupés à prévoir leurs prochains achats, les « séries » à visionner, leurs prochaines vacances, la prochaine étape du grandissement de leur progéniture, etc.
–   (a-s) : C’est là l’accaparement par le court terme, d’ailleurs bien favorisé par le maillage intrusif de notre quotidien par le système marchand. Ne vois-tu pas à quel point la programmation de ton smartphone s’efforce, en collant littéralement ton attention sur le court terme, de t’enfermer dans cette vision sans horizon de l’avenir ?
–   C’est très juste !
–   (a-s) : Et pourtant le désespoir est là quand même, en deçà de ces accaparements, mais comme en tâche de fond. Il n’a pas bonne presse en notre société où l’on est en quelque sorte sommé d’afficher une vie réussie. Mais le désespoir pointe à nos consciences quand il s’agit de lever le regard vers l’horizon, par exemple parce qu’il nous faut répondre aux interrogations des enfants sur la vie à laquelle il faut qu’ils se préparent …
–   Il est vrai qu’on note le fort usage de la médication psychotrope – anxiolytiques, antidépresseurs, somnifères – dans les pays occidentaux, et tout particulièrement en France. Cela souligne le symptôme d’une vie sociale toxique !
–   (a-s) : Effectivement. Mais cela ne la guérira pas. Le seul sens qu’on peut donner à son existence, dans une société désespérante, c’est la révolte !
–   N’est-ce pas dangereux de dire cela ?
–   (a-s) : Il ne s’agit pas de comportements destructeurs par réaction à son mal-être. Il s’agit de conformer son comportement à l’impérieuse nécessité, toutes affaires cessantes, d’imposer dans la société le souci du bien commun. C’est d’ailleurs dans cette attitude que s’affirme une frange non négligeable des jeunes générations.
–   Je ne sais pas … n’est-il pas évitable d’aller vers des confrontations ? Il me semble qu’il y a quand même une prise de conscience, au niveau des pouvoirs publics, des enjeux écologiques qui conditionnent l’avenir.
–   (a-s) : Ce n’est plus de prise de conscience dont on a besoin maintenant – cela fait plus d’un demi-siècle que l’on prend conscience ! On a besoin de mesures immédiates, fortes et déterminées qui redressent la trajectoire.
–   Il faut quand même tenir compte de ce qui est socialement possible …
–   (a-s) : Tu as bien raison de parler du « possible » ! En janvier 2020, il n’était, du point de vue des finances publiques, pas possible de différer une réforme consistant en une baisse générale des droits à la retraite ; deux mois plus tard, c’est l’ensemble de l’économie du pays qui était quasiment à l’arrêt avec perfusion financière généralisée de la part de l’État – le fameux « Quoi qu’il en coûte ! » – pour sauvegarder les entreprises et l’emploi. Le champ des possibles s’était donc fantastiquement élargi !
–   C’est bien vrai, et c’est très étonnant !
–   (a-s) : Cet étonnement doit amener à réfléchir sur la notion de « pouvoir ». Avoir du pouvoir c’est toujours être en situation de diminuer le champ des comportements possibles d’autrui. Il y a des pouvoirs légitimes, ainsi en est-il du pouvoir du parent sur l’enfant, du médecin sur le patient, etc. L’homme est « un animal politique » disait Aristote, c’est-à-dire fait pour vivre en société. Or, cela implique de se donner des règles qui visent à faire prévaloir le bien commun sur la poursuite de biens particuliers : il y a donc un pouvoir social légitime qui est celui de faire respecter ces règles (les lois). Il se trouve que, dans l’histoire, cette forme légitime du pouvoir social a souvent servi de couverture à une conjuration de privilégiés pour entretenir et conforter leurs privilèges en limitant les possibles de ceux dont l’activité alimentait ces privilèges. C’est précisément la définition de la relation de servitude. Le pouvoir asservissant peut limiter les possibles par la force ou par une emprise sur les consciences. En fait, c’est toujours l’un et l’autre avec une prédominance. Le pouvoir asservissant qu’est la mercatocratie – le pouvoir des affairistes de la circulation des marchandises – a fortement développé l’emprise sur les consciences. C’est pourquoi il peut s’accommoder, dans une certaine mesure, avec les droits de l’homme et la forme démocratique.
–   Mais alors, le confinement … ?
–   (a-s) : Le confinement du printemps 2020 en France a consisté en ceci : les privilégiés qui maîtrisent le pouvoir politique ont dû renoncer à l’asservissement pour renouer avec le motif légitime du pouvoir : le bien commun. Pourquoi ? Tout simplement parce que s’abattait sur la société une menace vitale immédiate face à laquelle ils n’étaient plus privilégiés.
• C’est pour cela que l’ensemble de la population a accepté la réduction drastique de sa liberté de déplacement, et s’est presque unanimement positionnée dans une attitude de solidarité.
• C’est pour cela que le pouvoir qui, depuis, a largement rétabli le fonctionnement asservissant de la vie sociale, s’efforce aujourd’hui de ne plus reconfiner, tant que la reprise d’une flambée de l’épidémie n’est pas avérée, et ceci malgré les préconisations préventives des scientifiques.
• C’est pour cela que l’ensemble de la population garde un souvenir heureux du premier confinement
–   Là, il me semble que tu te prononces un peu vite ! On entend plutôt que les gens ont souffert de ce confinement, et redoutent de le retrouver.
–   (a-s) : Ceci, c’est ce qui émane du bain médiatique. Mais il ne faut pas le confondre avec ce qui s’entend si on écoute la voix populaire. N’as-tu pas été étonné par l’écart entre la manière dont les médias dominants parlent du confinement du printemps 2020, et ce que t’en disent tes proches ?
–   Oui, c’est vrai, on en parle souvent entre amis comme si on le regrettait, avec une sorte de nostalgie, tout en reconnaissant que c’était difficile.
–   (a-s) : Oui, c’est cela. On le comprend très bien puisque c’était un temps de retrouvailles du bien commun – rappelons-nous les applaudissements, le soir, aux fenêtres, et l’abnégation des travailleurs les plus humbles pour assurer les besoins de tous. Ce réchauffement des relations humaines dans le souci du bien commun était porteur d’espoir : l’avenir semblait se rouvrir. Tous ces sentiments, c’était simplement notre manière de vivre en ne se sentant plus objets de rapports de servitude.
–   Oui, mais cet espoir semble bien oublié. Qui parle encore du « monde d’après » ?
–   (a-s) : Ce type d’espoir ne s’oublie pas. C’est comme un germe : il attend le réchauffement prochain pour se déployer.

mardi, janvier 26, 2021

Chroniques démasquées 7 – Au-delà de l’activisme


"Une certaine confusion règne encore, mais encore un peu de temps et tout s'éclaircira ; nous verrons enfin apparaître le miracle d'une société animale, une parfaite et définitive fourmilière."
Paul Valéry, avril 1919


– L’interlocuteur : Début novembre, alors que la France était reconfinée depuis une dizaine de jours, on a informé que ce second confinement ne réduisait que de 20 % la pollution de l’air (en Ile-de-France), alors qu’en mars-avril, avec le premier confinement, la réduction avait été de 70% ! Cela signifie que le confinement a peu touché l’activité économique. Ce qui a été tout-à-fait surprenant dans l’épisode est que l’information ne soit pas cette fois-là enveloppée d’un discours édifiant comme les médias en servent toujours pour nous aider à tirer les bonnes leçons concernant les chiffres de la pandémie. Alors on se demande : faut-il se désoler de la persistance d’un haut niveau de pollution, ou faut-il se féliciter d’un bon maintien de l’activité économique ?
– L’anti-somnambulique (a-s) : Il me semble que nous soyons là juste comme sur une ligne de partage des eaux où s’équilibrent le motif de désolation et le motif d’‘encouragement. Certes, c’est bien que l’activité économique se soit largement poursuivie, ce qu'établit la pollution persistante. Mais il y a un autre bien qui ne peut plus être méconnu, celui de la lutte contre le changement climatique, laquelle va exactement dans le même sens que la lutte contre la surmortalité due à la pollution atmosphérique, puisque toutes deux sont fonction de la quantité de rejets carbonés issus des activités humaines. On peut d’autant moins la méconnaître que la préoccupation majeure du moment est justement de nature sanitaire. Or, il faut savoir que ces dernières années – des études sérieuses l’ont établi – la surmortalité causée par la pollution atmosphérique en France est de l’ordre de 50 000 morts annuels, ce qui est tout-à-fait comparable à la surmortalité causée par l’épidémie du coronavirus.
– Alors on a un problème de cohérence ! Pourquoi n’y a-t-il pas eu – n’y a-t-il pas – un plan d’urgence sanitaire également pour lutter contre la pollution atmosphérique ?
– (a-s) : Pour répondre, il faut comprendre les logiques sociales à l’œuvre. Posons-nous la question : le gouvernement français actuel, quand il a pris connaissance de la baisse de pollution nettement moindre lors de ce nouveau confinement, s’en est-il félicité ou désolé ?
– Je sais qu’il n’a pas communiqué à ce sujet. Il était sans doute partagé. Peut-être s’en est-il à la fois félicité et désolé …
– (a-s) : Non, je pense qu’il s’en est félicité. Mais qu’il a soigneusement évité de manifester ce sentiment dans l’espace public. Il ne pouvait pas reconnaître que le surplus de pollution lui paraissait être un bien dans le contexte d’une mobilisation sanitaire du pays. D’où le mutisme des commentateurs des médias majeurs : ils n’avaient pas de « bonne parole » à répercuter concernant cette information. Il ne faut pas oublier que ce gouvernement était en train de faire adopter un plan de relance de l’activité économique à coup de milliards d’euros lorsqu’en septembre le rebond de la pandémie s’est imposé.
– C’est alors cela qui interpelle. Pour le gouvernement, comme pour les milieux dirigeants de notre économie, il y aurait un niveau de surmortalité due à la pollution qui serait acceptable, comme la contrepartie inévitable de l’activité économique ?
– (a-s) : Oui, c’est bien cette acceptabilité qui doit interroger. La santé d’une grande partie de la population – puisque la pollution est la plus forte dans les zones les plus peuplées – peut-elle être mise en balance avec le bénéfice lié à la production et la circulation des biens ?
– Posée comme ça, on a tendance à répondre : non ! Comme le dit la sagesse populaire : « Le plus important, c’est la santé ! »
– (a-s) : Cela suppose alors qu’on subordonne l’activité économique au maintien du meilleur environnement pour la santé de chacun. Que resterait-il alors de l’activité économique si l’on pense en termes d’humanité, c’est-à-dire sans la possibilité d’exporter ailleurs les activités polluantes ?
– Voilà une supposition tout-à-fait vertigineuse ! Il me semble qu’elle ferait imploser le système économique. Et alors il n’y aurait plus de société qui vaille !
On ne peut pas se dispenser d’activité économique dans une société. Et l’activité économique peut-elle être totalement non polluante ? Je ne pense pas. Il me semble qu’il faut accepter qu’il y ait un certain coût écologique et sanitaire pour produire et distribuer suffisamment de biens auxquels chacun puisse accéder parce qu’ils facilitent grandement la vie – se rappelle-t-on de l’état des mains des femmes lorsqu‘elles passaient une grande partie de leur vie à savonner, frapper et serrer le linge au lavoir ? L’automobile pourra changer de motorisation et d’usage, mais elle représente un rêve trop profond de l’humanité pour que les gens y renoncent, et on peut dire de même de l’avion et du téléphone mobile.
– (a-s) : Ton raisonnement est à prendre en considération. Ma question est : peut-il être audible par ceux qui souffrent en continu de cette pollution, ceux qui pâtissent de problèmes respiratoires récurrents, ceux qui sont mortellement frappés à un âge où ils se voyaient pleins de perspectives d’avenir, etc. ?
– Je vais peut-être te surprendre mais je pense que oui ! Vivre activement, c’est toujours un peu jouer sa vie, c’est l’user en tous cas. Et chacun s’en sort plus ou moins bien selon d’innombrables facteurs qu’on ne saurait tous maîtriser. Ce qui est certain, c’est que globalement, et malgré les pollutions, le progrès a considérablement allongé la durée moyenne de vie.
– (a-s) : Ce que tu dis n’est pas contestable. J’ajouterai simplement ceci : vivre plus longtemps n’est pas nécessairement vivre plus heureux.
–  Peut-être. Mais il y a une autre considération à prendre en compte. Par souci d’efficacité, les activités économiques sont surtout localisées autour de grandes métropoles urbaines, et sur certains axes favorables au transit massif des marchandises et des hommes. C’est en ces zones que se concentrent les activités, les pollutions et les populations. S’y retrouvent à la fois les responsables d’entreprises et les salariés. Autrement dit, il y a une équité qui se fait spontanément entre les riches et les autres dans l’exposition à la pollution.
– (a-s) : Là, je puis affirmer que c’est inexact. Il n’y a pas du tout équité entre la minorité des actifs les mieux rémunérés – les dirigeants des entreprises, les cadres supérieurs, etc.– et les autres. Un critère important de richesse et de pouvoir social est la possession de résidences secondaires dans des lieux privilégiés ; et dans les cercles les plus fortunés on a même l’avion privé et le yacht fastueux. Mais pour la grande majorité de la population, entre habitation, lieu de travail et lieux de consommation, c’est bien un quasi confinement dans les zones polluées ; le temps des congés payés n’y changeant pas grand’chose dans la mesure où la villégiature y est devenue une autre consommation de masse. Cette inégalité de situation se traduit clairement dans les statistiques : celui qui a un revenu de 1500 €/mois a en moyenne 10 années d’espérance de vie en moins que celui dont le revenu est de 3500 €/mois !
– Je ne connaissais pas ces chiffres. Ils sont scandaleux ! Il faut y remédier. La solution n’est-elle pas social-démocrate ? Je veux dire : oui à la liberté d’entreprendre une activité économique, non à l’irresponsabilité sociale. Et ce second volet doit être réglementé par la loi. Et en ce qui concerne la pollution, les solutions existent, il faut les appliquer : définitions de normes anti-pollution, taxation des émissions collectivement coûteuses, encouragement aux énergies renouvelables, etc. Mais il ne faut pas remettre en cause l’activité économique car elle permet à notre société de s’enrichir de biens utiles et attendus par tous.
– (a-s) : C’est donc sur cette notion d’utilité que tu fais reposer la légitimité de notre système économique industrialo-marchand. L’idée c’est que ce système économique permet de satisfaire des besoins partagés par tous, et qui ne sauraient être récusés. C’est bien cela ?
– C’est exactement cela. C’est bien pourquoi, aujourd’hui, des milliers d’exilés qui ne bénéficient pas d’une telle économie indigène, prennent d’énormes risques pour accéder à notre société !
– (a-s) : Soit ! Alors considérons la production alimentaire actuelle, bien utile s’il en est ! Sais-tu qu’il est évalué qu’un tiers de cette production est aujourd’hui gaspillée ?
– Tu veux dire : jetée sans être consommée ?
– (a-s) : Exactement ! Détruite ! Nous parlons au niveau mondial. L’effort de redistribution aux plus démunis par l’intermédiaire d’associations reste extrêmement marginal.
– C’est effectivement un des excès de cette économie. Mais ne vaut-il pas mieux produire trop que pas assez ?
– (a-s) : Mais, elle ne produit pas trop ! Elle laisse plusieurs centaines de millions d’humains en sous-nutrition !
– Je suis d’accord avec toi : c’est encore un scandale auquel il faut remédier !
– (a-s) : Certes ! Mais comment ? Car le phénomène est structurel. Par exemple, pour ne parler que du gaspillage au niveau de la production, il faut produire massivement pour réduire les coûts, et il ne faut pas tout mettre sur le marché – en particulier ce qui n’a pas l’apparence parfaitement « vendeuse » – pour ne pas faire baisser les prix. Donc on détruit, énormément et systématiquement. Et on retrouve cette logique systémique de gaspillage sur toute la chaîne de vie du produit, jusqu’au consommateur lui-même – par exemple, la généralisation des ventes par lots, ou jumelées, incite à acheter plus de produits que ce dont on a besoin.
– Alors, les agriculteurs qui affirment qu’ils sont obligés de faire de l’agriculture intensive pour nourrir tout le monde se moquent de nous.
– (a-s) : Un peu, oui ! Ils savent qu’ils produisent pour une part inutilement. Ils le voient dans ce qu’ils jettent. Or ces productions inutiles sont tout aussi gravement dommageables pour nos campagnes en lesquelles l’agriculture intensive a fait disparaître un tiers des oiseaux et trois quart des insectes depuis le début de ce siècle.
– Je ne comprends pas qu’on puisse être ainsi dans une impasse. Si la nature peut donner suffisamment pour nourrir tout le monde, il devrait y avoir une issue ! N’est-ce pas à l’État de légiférer pour prévenir ces gaspillages et ces destructions ?
– (a-s) : Ce n’est pas simple ! Car pour être efficace le législateur doit contrecarrer le marché, c’est-à-dire fausser le jeu de la libre concurrence dans l’offre de produits et la fixation de leur prix. Par exemple, si l’État ordonne d’une quelconque manière la remise sur le marché de la consommation des invendus, il provoque une baisse générale des prix sur le produit, et c’est la chaîne de l’offre du produit qui est déstabilisée, certains n’y trouvant plus leur compte. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il est dans la nature même de notre système économique de ne pouvoir fonctionner que par le gaspillage, le pillage des ressources naturelles, et les émissions polluantes.
– Non, je ne comprends pas ! Comment peux-tu généraliser ainsi ?
– (a-s) : Tu ne comprends pas parce que tu restes sur le présupposé que l’économie est faite pour mettre à la disposition de chacun des biens utiles. Ce n’est pas le cas pour l’économie en laquelle nous sommes. Elle est organisée pour faire de l’argent !
– L’argent, l’argent ! … C’est toujours le même accusé ! Mais l’argent est le moyen nécessaire pour que le bien puisse être produit et parvenir jusqu’au consommateur.
– (a-s) : Non, l’argent n’est pas le moyen, il est le but. Autrement dit, ce qui fait d’abord la valeur d’un bien dans notre économie, ce n’est pas sa valeur d’usage, c’est sa valeur d’échange. Ce qui n’empêche pas le consommateur de retrouver la plupart du temps la valeur d’usage du bien (par exemple pour une machine à laver). Mais pas toujours ! Une part croissante de la consommation donne la priorité à la valeur d’échange. C’est le cas de toutes les consommations d’affichage qui servent essentiellement à signifier un statut social – porter des vêtements de marque, traverser le centre-ville avec une grosse cylindrée étincelante, etc. Mais tu as raison au sens où, dans presque toute l’histoire de l’humanité, l’économie a été fondée sur la primauté de la valeur d’usage. Ce n’est qu’au XVIIIème siècle que l’apparition de l’économie politique a consacré la prévalence d’une autre logique économique dont nous sommes toujours, plus que jamais, tributaires.
– Il me semble que la valeur d’usage reste importante dans les échanges économiques. N’est-ce pas elle qui prévaut dans les ventes directes du producteur au consommateur, qui connaissent en ce moment un renouveau ?
– (a-s) : Tu as tout-à-fait raison. Et c’est bien parce que cette économie qui veut que tout bien soit réduit à l’état de marchandise (c’est-à-dire à sa valeur d’échange) devient de plus en plus insupportable dans son absurdité à la conscience populaire. Une économie de la valeur d’usage se développe sur les marges de l’économie dominante. Et elle a la portée d’un contre-projet de société parce qu’elle se soutient de relations personnelles de confiance, et non de compétition, entre les partenaires économiques.
À ce stade, tu peux comprendre que tous les problèmes que nous avons abordés – la pollution en contradiction avec la nécessité pour la population d’accéder à des biens utiles, l’injustice entre classes sociales par rapport à la pollution, le gaspillage systématique de la production alors que tant d’humains restent dans le besoin, et les ravages occasionnés sur la biosphère par l’activité productive – sont des conséquences de la logique de l’économie industrialo-marchande fondée sur la primauté de la valeur d’échange. Il doit être clair, par ailleurs, que cette société ne peut pas être réformée pour être plus raisonnable, plus humaine, d’en-haut, par des législations gouvernementales, le pouvoir politique étant trop consanguin avec la sphère économique pour qu’il puisse agir efficacement à l’encontre de l’économie de marché.
– Alors, c’est sans issue ?
– (a-s) : Il y a toujours une issue ! Il suffit de prendre suffisamment de recul par rapport aux valeurs dans lesquelles on est immergés et qui guident nos comportements habituels. Si les travailleurs-consommateurs – l’immense majorité de la population donc – changent d’attitude, s’ils refusent par exemple tel type de produit, ou tel type de travail, ou telle condition d’échange, le marché devra s’adapter obligatoirement, et dès lors ce ne sera plus la valeur d’échange qui aura le dernier mot, ce sera l’intérêt collectif porté par le mouvement populaire. Mais ce pouvoir, pour s’imposer, doit surmonter la formidable pression psychologique des principaux acteurs du marché qui investissent des sommes considérables dans les grands canaux de communication, usant et abusant des sciences humaines et de l’intelligence artificielle, pour tenter de contrôler les comportements de chacun.
– Cette dernière considération est lourde de menaces. Comment envisager de grands mouvements de refus, si l’on n’a même pas conscience d’être manipulé, tellement la manière devient sophistiquée ?
– ((a-s) : Oui, mais ne connaît-on pas les situations en lesquelles on est exposé à la manipulation ? Ne sait-on pas que c’est lorsqu’on est connecté à un réseau de communication public (au sens le plus large qui inclut les espaces commerciaux) ? Lorsque la prétention d’influence est explicite, comme dans les publicités, elle est facile à maîtriser : il suffit de s’en détourner. Elle est plus dangereuse lorsqu’elle est implicite, comme souvent sur Internet. En ces cas, face aux sollicitations, voire aux injonctions, il est bon de se rappeler la formule de Bartleby, le héros de la nouvelle éponyme de Melville, « I would prefer not to » (J’aimerais mieux pas) !
– Oui ! Mais ce principe de comportement mène Bartleby à la passivité la plus stérile.
– (a-s) : Effectivement, puisque ce n’est, ni plus, ni moins, qu’un principe d’abstention. Mais c’est s’abstenir presque toujours d’une activité qui, il faut bien le reconnaître, est de bien peu d’intérêt pour son existence …
– Je trouve ton jugement un peu facile. Quelquefois il y a des petits choix qui sont importants : quand tu offres un cadeau, cela peut transformer la qualité d’une relation …
– (a-s) : C’est juste, je me suis mal exprimé. Je pensais aux comportements que l‘on peut qualifier de « réactifs » – quand tu es amené à choisir d’acheter le pack de 3 unités au lieu d’une, à ouvrir une autre page d’Internet, à « liker » une vidéo, à te prononcer sur la confidentialité de données personnelles, etc. Tous ces comportements ont en commun que tu ne les aurais pas choisis si tu n’avais pas eu une sollicitation impromptue. C’est en cela qu’ils ne concernent pas la valeur de ton existence : ils ne sont pas vraiment libres au sens où tu ne fais que réagir à un stimulus extérieur. C’est alors la nature du stimulus qui explique ton comportement. Notre spontanéité de réaction est donc une limitation de notre liberté. Elle peut être utilisée intentionnellement par autrui pour susciter un comportement par lui souhaité. C’est sur ce schéma que fonctionnent 99% des messages publicitaires (rares sont ceux qui argumentent rationnellement pour motiver un choix réfléchi). Mais cela va bien au-delà puisque très souvent on n’a même pas une conscience claire de la stimulation – cette influence sournoise est surtout l’affaire d’une certaine psychologie contemporaine, dite « cognitiviste »[1], bénéficiant d’énormes capitaux de recherche.
– T’ai-je bien compris ? L’issue, pour aller vers une économie de l’utilité des biens et de la coopération des gens, est de sortir des comportements réactifs …
– (a-s) : Oui, c’est bien cela l’enjeu. À cette nuance près qu’il vaut mieux aborder les choses de manière positive, si l’on veut aller vers une véritable dynamique populaire. À ton avis, s’opposer aux comportements réactifs, c’est promouvoir quel type de comportements ?
– Hé bien … peut-être les comportements "actifs" ?
– (a-s) : Tu as raison. C’est Spinoza qui a proposé ce couple d’opposés : est réactif, autrement dit non libre, un comportement qui est déterminé par la rencontre avec un être extérieur ; est actif, autrement dit libre, un comportement qui est déterminé par ce qu’on est.
– Dois-je alors comprendre que je suis actif lorsque je réfléchis mon comportement avant de l’adopter ?
– (a-s) : Oui, mais pas exclusivement. Tu peux être aussi actif dans la spontanéité.
– Je ne te suis  pas …
– (a-s) : Prenons le cas de l’artiste qui crée une œuvre : on est certain qu’il est actif puisque si son œuvre est singulière c’est parce qu’elle lui est propre. Ainsi, il décide de faire telle création sur tel matériau, de telle ampleur, avec telles techniques, etc., tout cela est donc déterminé par sa réflexion. Mais dans l’exécution de sa création, il laisse aller spontanément son geste guidé par son sens esthétique. Donc, oui, il y a spontanéité, mais cette spontanéité est intégrée dans une réflexion préalable. Toute spontanéité n’est donc pas réactive. Au fond, le cas de l’artiste est plus qu’un exemple, au sens où chacun devrait être l’artiste de sa vie. C’est-à-dire chapeauter tous ses moments de spontanéité sous sa réflexion. Et la réflexion aurait toujours pour fonction de déterminer ce qu’il est bien de faire, et les conditions qui permettront de le faire, comme pour l’artiste. Et si l’on réfléchit plus avant sur la réflexion – hé oui, on ne se refuse rien en philosophie ! – on s’aperçoit que chacun a pour tâche prioritaire de déterminer en quel sens il lui faut agir pour faire de sa vie quelque chose de bien – autrement dit de donner sens à son existence. L’action selon Spinoza est le comportement qui est déterminé par ce qu’on est. Et bien ce qu’on est, c’est un « être humain », soit le seul vivant qui, pour trouver sa place sur Terre, doit donner sens à son existence. Donc agir, c’est se comporter en fonction du sens que l’on donne à son existence, autrement dit en fonction de sa vision du bien.
– Et donc réagir, c’est se comporter en fonction du bien de quelqu’un d’autre ?
– (a-s) : Hé oui, ça l’est souvent ! Mais pas toujours. Lorsque tu retires ta main de la flamme qui se rapproche trop, bien sûr tu réagis pour ton bien, mais il s’agit de ton bien physiologique, celui que tu partages avec les autres animaux. Ce n’est donc pas le bien qui exprime ton humanité. N’oublions pas que des humains – comme ce jeune tunisien il y a 10 ans, déclencheur des révolutions arabes – peuvent s’immoler par le feu parce qu’ils jugent que c’est par là que passe le sens de leur existence.
Par contre si tu choisis réactivement le lot de 5 boîtes bien mis en évidence avec un prix en « 99 », il est certain que tu fais d’abord le bien (à courte vue) du distributeur qui s’est alors servi de toi comme moyen.
– On peut quand même choisir le pack librement !!
– (a-s) : C’est vrai, et on peut appeler alors l’achat une action, conformément à la définition de Spinoza. Mais c’est plus difficile que ça en a l’air ! Il faut penser objectivement la valeur de cet achat en fonction de ce qu’on a réfléchi être son bien. Or, il y a une constellation convergente d’incitations venant de la mise en scène du produit qui peut en arriver à noyer son évaluation objective par les motifs subjectifs qu’elles suscitent en réaction. C’est pourquoi le principe de refus d’achat décidé en commun de certains types de marchandises parce que cela est bénéfique à la société est beaucoup plus efficace. Il faut en effet reconnaître – ceci aussi Spinoza l’a démontré – qu’une réflexion conséquente sur le sens de notre existence amène obligatoirement à concevoir et vouloir réaliser un bien qui vaut pour tous les individus réunis en société, un bien commun. C’est sur ce bien commun que nous prenons position lorsque nous préconisons de sortir de la logique de la valeur d’échange pour imposer des finalités d’intérêt collectif à l’économie.
– Oui, mais ceci n’est pas très nouveau. J’ai toujours entendu que l’intérêt collectif devait prévaloir, et constaté que l’intérêt particulier prévalait en fait !
– (a-s) : Oui, mais n’y voit-on pas plus clair pour surmonter cette impasse ? N’a-t-on pas compris que c’est l’entrée en réflexion, et singulièrement l’entrée en réflexion sur le sens de sa vie, qui est aujourd’hui le point critique de notre avenir commun ?
– Oui, cela, maintenant, je le comprends : il faudrait réfléchir si, en fonction de ce qu’on juge être bien, il convient d’acheter le lot. Mais je ne conçois pas qu’on puisse forcer les gens à réfléchir, ni même les convertir à la réflexion.
– (a-s) : Tu as raison. Mais il n’en est pas besoin : le désir de réfléchir le sens de sa vie est ancré en tout esprit humain.
– Cela ne me paraît pas du tout évident !
– (a-s) : Tu te trompes ! Rappelle-toi, nous l’avons constaté ensemble à propos du confinement du printemps dernier : de toutes parts sont venus des expressions qui posaient le problème du « monde d’après » ce qui présuppose qu’on renouait avec la question du sens de son existence.
– C’est normal puisque l’on prenait conscience de la vulnérabilité de notre organisation sociale.
– (a-s) : Je ne crois pas que ce fût le facteur décisif. Notre vulnérabilité collective a pu être éprouvée en mille occasions auparavant, entre les catastrophes industrielles, la chute de la biodiversité, l’effondrement des banquises, les pollutions que l’on retrouve partout, etc. Non, le facteur décisif qui a permis de réfléchir sur le sens de son existence a été tout simplement la disponibilité ! Le confinement a installé une rupture dans une vie quotidienne qui, dans notre organisation sociale sous le règne du marché, nous surcharge de comportements réactifs. Nous sommes constamment tenus en haleine de devoir réagir.
– Ne noircis-tu pas la situation ?
– (a-s) : Pas du tout ! Cette frénésie à réagir intoxique même notre temps soi-disant disponible, c’est-à-dire hors des devoirs sociaux communs (travailler, éduquer, entretenir). Elle nous installe dans un rapport négatif au temps qui s’exprime dans le sentiment de « n’avoir jamais le temps » – ce phénomène est très bien étudié par le sociologue Hartmut Rosa (voir en particulier Aliénation et accélération, La Découverte, 2012). Il faut comprendre que nous sommes pris dans un système social en lequel le comportement réactif s’auto-alimente. D’abord, parce qu’il promeut des rapports de compétition. Or la compétition est une logique de comportements réactifs sans fin : on n’en finit jamais de se parer de signes qui démarquent d’autrui pour se faire valoir socialement. Ensuite, parce que l’on pâtit d’une frustration existentielle : c’est comme une inquiétude qui travaille en tâche de fond parce qu’on ne maîtrise pas le sens de son existence. Du coup, on réagit sans cesse au flux de sollicitations qui proposent des biens-pansements qui sont autant de satisfactions éphémères dont la quête et l’obtention donnent l’impression de remplir son existence, et par là lui donne un ersatz de sens.
– Mais, on peut se sortir de cette condition où notre existence nous échappe …
– (a-s) : Oui, la condition favorable en est le silence. Je veux dire la cessation du bruit de cette nuée de sollicitations qui nous affectent. Mais, il est vrai que ce silence se vit dans une première phase négativement, un peu comme la période de sevrage d’une drogue trop longtemps pratiquée. Il est bon alors d’être accompagné.
Ce que nous pouvons conclure, c’est que cette logique de la « réaction en chaîne » de l’individu pris dans l’organisation marchande de la société est le point focal de son aliénation, et donc le lieu d’où viennent tous les malheurs actuels qui bouchent les perspectives d’avenir. Nous proposons d’appeler « activisme » cette logique de l’activité comme réaction en chaîne. L’activisme, c’est l’activité qui n’en finit jamais parce qu’elle se reconduit de son achèvement même.
L’activisme s’oppose à l’action. Le produit de l’action est l’œuvre. L’œuvre valorise toujours celui qui l’a réalisée, tout simplement parce qu’elle procède de la vision du bien qu’il a librement formée. Et, lorsqu’elle est reconnue par autrui, elle valorise l’humanité même. C’est bien pourquoi l’œuvre est protégée, se transmet, se conserve éventuellement dans un lieu dédié (comme un musée), se contemple… D’ailleurs, toujours l’œuvre se contemple, ne serait-ce que parce que son auteur a objectivé en elle quelque chose de lui-même, et quelque chose de bien ! Hommage soit rendu à la faiseuse de babioles avec ses bouts de tissus en reste, au bricoleur du dimanche, dont les œuvres sont mises en scène dans le salon pour témoigner de la valeur de l’humanité !
– Et pourquoi ne pas contempler le large téléviseur ultra-haute-définition également, œuvre éminente de la technique moderne ! ?
– (a-s) : Bonne question ! On peut le contempler en tant qu’œuvre d’ingéniosité technique, en tant qu’œuvre de designer. Mais cette contemplation reste relative à ces points de vue restreints. Car si l’on considère à travers ce téléviseur, le travail des enfants dans les mines où s’extraient les métaux rares, les conditions de travail dans les usines d’assemblage chinoises, les transports polluants qui ont acheminé les composants, puis l’objet lui-même, jusqu’au salon où il trône, le devenir de l’objet comme rebut alimentant un montagne de déchets dans un pays pauvre d’Afrique, sans compter le racolage veule de tant de programmes qu’il va rendre visibles pour faire monter l’audience, alors l’humanité ne peut se sentir grandie de ce produit, il n’est plus contemplable !
– Il a quand même une valeur !
– (a-s) : Certes ! Mais qui contemple un téléviseur ? Même l’ouvrier chinois qui procède à la finition de son assemblage n’en n’a pas la disponibilité ! Contempler, c’est prendre son temps, juste l’opposé de ne pas avoir le temps. Nous avons expliqué dans un autre article que tout bien produit par l’homme pouvait prendre une troisième valeur, outre sa valeur d’usage et sa valeur d’échange. Cette valeur, on peut tout simplement l’appeler sa valeur humaine. C’est l’attachement humain au bien en ce qu’il exprime des qualités de ceux qui ont œuvré à sa production qui rehaussent la conscience qu’on a de la valeur de l’humanité. C’est cette valeur qui motive la contemplation. Même si elle est ignorée des traités d’économie, la valeur humaine des biens est toujours beaucoup plus présente qu’on ne le croit. C’est sur elle que s’appuie le marketing pour exploiter l’attachement à une marque.
Ce qu’on reconnaît, dans l’attachement humain aux biens, c’est la valeur de l’action humaine par opposition au comportement de réaction. Comprends-tu maintenant que tout le problème que nous posions lorsque nous confrontions l’impératif de réduction de la pollution à l’impératif du maintien de l’activité économique, doit être ramené à un choix de valeurs ?
– Heu … oui ! La valeur de l’action opposée à la réaction.
– (a-s) : C’est bien cela. Du point de vue de l’action, cette contradiction entre écologie et économie n’a pas lieu d’être !
– Sans doute. Mais je ne suis pas sûr de bien comprendre …
– (a-s) : Pour le dire plus précisément : L’action est un sens de l’activité humaine qui ne peut pas susciter une telle contradiction. Cette réflexion nous a amenés à une claire conscience qu’il y a deux sens possibles de l’activité de l’homme de transformation de la nature.
• Il y a un sens inhumain, c’est la réaction, ou plutôt l’activisme, c’est-à-dire la logique de la réaction en chaîne. L’activisme humain qui a été lancé il y a deux siècles par la révolution industrielle est ravageur pour la biosphère qu’il exténue, mettant la Terre dans le risque de devenir une planète morte. Il met en danger la viabilité de l’espèce humaine. Il est épuisant pour l’individu humain auquel il ne laisse jamais de temps, et psychologiquement déprimant puisque cette incessante activité n’a finalement pas de sens.
• Il y a un sens humain, c’est l’action. L’action installe l’individu dans un rapport positif au temps. Elle apporte à l’homme une pleine satisfaction en lui permettant de valoriser ses qualités proprement humaines. Dans sa transformation, elle laisse, comme les autres espèces, son temps de respiration à la nature, le temps de la contemplation étant une limitation à son dérangement – limitation qui d’ailleurs, du point de vue humain, est un présent, et non une contrainte.
– Je crois que je comprends. Au fond, légiférer contre la pollution, le gaspillage, est vain. Légiférer pour des parcs naturels, des zones protégées de vie sauvage, est vain (sans compter la mise en difficulté de la vie des indigènes). On n’est jamais arrivé à avancer dans cette voie. Ce qu’il faut, c’est aborder dans un autre sens son rapport à l’environnement naturel.
– (a-s) : Et j’ajoute qu’il suffit de faire attention à ce que nous aimons en nous et dans les autres pour nous apercevoir que nous avons tous le sens de l’action, que nous agissons beaucoup plus que cela apparaît, puisque l’espace public médiatisé est saturé de marchandises. En réalité notre sens de l’action demande de façon pressante à avoir le droit de cité.

 

 


[1]  Il s’agit de l’étude systématique de l’étiologie des comportements irréfléchis en s’appuyant sur la connaissance des mécanismes du cerveau (neurosciences).

lundi, novembre 16, 2020

Chroniques démasquées 6 – C’est quoi l’essentiel ?

 
       – Enfant (E) : Papa, c’est quoi l’essentiel ?
– Papa (P) : C’est ce dont on ne peut pas se passer.
– (E) : Comme de l’essence dans une voiture ?
– (P) : Oui, on peut dire ça, dans la mesure où une voiture ne peut pas se passer d’essence pour avancer.
– (E) : C’est comme mon doudou, alors !
– (P) : Un peu, oui  !
– (E) : Pourquoi un peu ? Mon doudou est essentiel ! Je ne peux pas m’en passer pour m’endormir.
– (P) : La différence c’est que ton doudou n’est essentiel que pour toi, alors que les grands parlent de ce qui est essentiel pour tout le monde
– (E) : Oui, j’ai entendu le président Macron qui a dit que les commerces qui ne sont pas essentiels doivent rester fermés.

Silence ….

– (E) : Mais alors pourquoi le marchand de jouets a fermé ?
– (P) : Eh bien parce que les jouets, ce n’est pas essentiel.
– (E) : …. !? Mais c’est essentiel ! Qu’est-ce que je fais moi, sans jouets ?
– (P) : Le gouvernement pense que ce n’est pas essentiel pour tout le monde.
– (E) : Hé quoi ! ? Il n’y a pas seulement moi, il y a tous les enfants. Et toi aussi tu joues ! Quand tu prends ta console, on n’arrive plus à te parler ! Et Papi et Mamie aiment bien jouer avec moi.
– (P) : Tu as raison, il n’y a pas que les enfants qui jouent, tout le monde aime jouer. Mais est-ce que jouer est essentiel ? Ça se discute. En général on pense que l’essentiel est une chose sérieuse. Par exemple, pouvoir manger et avoir un logement pour dormir et rester au chaud l’hiver, c’est cela qui est vraiment essentiel !
– (E) : Et Noël alors ? C’est bientôt ! Est-ce que ce n’est pas assez sérieux ?  Macron va l’interdire ?
– (P) : Non, il ne peux pas. Ne t’en fais pas, on fêtera Noël de toutes façons !
– (E) : Alors, ça veut dire que c’est essentiel ! Et alors le passage du Père Noël est essentiel à Noël. Et la distribution de jouets est essentielle quand on est Père Noël. Donc les jouets, c’est essentiel !
– (P) : Bravo pour le raisonnement ! … Il faut que je te dise, puisque le confinement m’en donne l’occasion : le Père Noël n’existe pas !
– (E) : Oh ! Tu me prends pour un bébé ? Tu crois que j’ai jamais entendu ce délire ? Moi, je crois qu’il existe …. et des millions d’enfants avec moi  ! Tu crois que ça ne fait pas de l’essentiel, ça ?
– (P) : D’accord, d’accord ! D’ailleurs, je te rassure : je suis sûr que Macron va faire une attestation de déplacement spéciale pour le Père Noël.
– (E) : Et où le Père Noël va s’approvisionner en jouets si les magasins sont fermés ?
– (P) : Pas de problème ! Le gouvernement a dit que les commerces de gros – ceux qui vendent en grande quantité pour les magasins – étaient essentiels  …
– (E) : Mais …!
– (P) : Non ne me demande pas la logique, si les magasins sont fermés ! Mais tu peux être rassuré : le Père Noël pourra s’approvisionner en jouets !
– (E) : Ouf ! (soupir …) 
– (E) : Tu m’avais promis de m’acheter le dernier Lucky Luke !
– (P) : La librairie a fermé. Ne t’en fais pas je le trouverai ailleurs.
– (E) : Mais est-ce que ça veut dire que les livres ce n’est pas essentiel ?
– (P) : Lire des livres, c’est important !
– (E) : ES-SEN-TIEL ! C’est ma maîtresse qui l’a dit. Elle a dit aussi qu’il fallait toujours qu’il y en ait des nouveaux à lire à la maison et qu’il fallait en prendre régulièrement en bibliothèque, ou que nos parents en achètent. D’ailleurs il faut qu’on amène en classe ceux qui nous ont plu, et qu’on les présente aux autres de la classe.
– (P) : Elle a bien raison ta maîtresse !
– (E) : Et alors pourquoi la librairie est fermée ?
– (P) : Parce que les livres ont été considérés comme non essentiels.
– (E) : Je comprends pas, papa !
– (P) : Tu a bien compris qu’il y avait une épidémie ?
– (E) : Oui, avec le covid, les masques, le confinement et tout ça …
– (P) : C’est ça. C’est une maladie qui peut se transmettre entre les gens quand ils se rapprochent trop. Le gouvernement a donc essayé de limiter les occasions où ils se rencontrent. C’est pourquoi il a fermé les commerces non essentiels.
– (E) : Mais les librairies !…
– (P) : (Haussement d’épaules …) Il a jugé qu’elles étaient moins essentielles que les magasins d’alimentation.
– (E) : Et moins essentielles que les bureaux de tabac ?
– (P) : Heu … ! C’est vrai que le bureau de tabac reste ouvert… ces commerces rapportent beaucoup d’argent à l’ État.
– (E) : Qu’est-ce que ça a à voir avec l’essentiel ? Tu m’as toujours dit qu’il ne faut jamais fumer, que c’est très mauvais pour la santé …
– (P) : Je confirme. Mais, il faut que j’aille au travail. Je ne peux plus continuer à répondre à tes questions …
– (E) : Est-ce que c’est essentiel ce que tu vas faire au travail ?
– (P) : Bien sûr, ça me permet de te nourrir et de t’acheter plein de choses.
– (E) : Mais dans le bus, et dans les bureaux, tu vas rencontrer plein de gens. C’est dangereux point de vue covid !
– (P) : Ne t’en fais pas, on fait attention. Et notre patron veut que l’on soit sur place parce qu’il y a plein de contrats à honorer.
– (E) : Tu veux dire pour vendre des hélicoptères.
– (P) : Hé oui, ils sont très demandés à l’étranger. On a de grosses commandes pour des pays du Moyen-Orient.
– (E) : Ah! Il y a des guerres là-bas… Est-ce que c’est essentiel de fournir ces hélicoptères à ces pays ?
– (P) : Oui !… Non… Écoute je peux pas t’expliquer là, il faut que je parte …
– (E) : Mais pourquoi il faut que tu partes vite, si tu n’es pas sûr que ce que tu vas faire là-bas est essentiel ?
– (P) : Eh bien, si tu veux savoir, Macron a dit qu’il était essentiel que les gens continuent d’aller travailler pour la santé de l’économie.
– (E) : Mais pas ceux qui travaillent dans les librairies ou les magasins de jouets ?
– (P) : Ce qui est essentiel, c’est que l’économie continue de tourner … Et il est plus profitable à l’économie qu’une grosse entreprise comme la mienne continue à fonctionner, plutôt que des petits commerces de ville. Du moins, c’est comme ça que le gouvernement voit les choses … mais on peut les voir autrement !
– (E) : Je comprends ! L’économie qui continue de tourner, c’est essentiel pour Macron, mais pas pour tout le monde ! C’est comme si c’était le doudou de Macron !

dimanche, novembre 08, 2020

Chroniques démasquées 5 – Tant de paires d’yeux orphelines !

 


–  L’interlocuteur : Tu m’as expliqué que le port du masque est socialement dommageable parce qu’il favorise l’irresponsabilité vis-à-vis d’autrui. Cela m’a paru convaincant. Mais comme tu incriminais précisément l’impossibilité de se dévisager, je me suis dit que cela remettait en cause tout port de masque. Or, le masque a toujours été un élément important de la culture humaine – pensons aux carnavals, fêtes, bals masqués, spectacles vivants, rituels religieux,  etc. Je me demande donc s’il y a lieu de dramatiser l’obligation actuelle du port du masque sanitaire !
–  L’anti-somnambulique (a-s) : Tu as raison. Il faut clarifier ce qu’on peut reprocher au port généralisé du masque sanitaire du point de vue de la vie sociale. Tous les masques des manifestations traditionnelles que tu évoques interviennent dans des circonstances particulières qui ont pour point commun de rompre le cours de la vie quotidienne afin de renforcer les liens sociaux. Comment renforcent-ils la vie sociale ? En déliant ceux qui les portent de leur rôle social habituel, pour endosser un tout autre type social, le plus souvent caricaturé, parfois en franchissant les limites de la naturalité comme les monstres, chimères, dieux ou diables. Les masques ont alors une fonction cathartique, c’est-à-dire qu’ils permettent à la société de se purger des passions qui restent en souffrance en chacun parce qu’elles doivent être réprimées pour que ladite société ne s’abîme pas dans la violence. Il faut remarquer d’ailleurs que cette purgation passe par un délestage de la personne masquée de sa responsabilité sociale puisqu’elle ne peut pas être reconnue.
–  Ce que je comprends, c’est que l’usage culturel des masques ne contredit pas ta thèse sur la responsabilisation qu’amène la rencontre du visage d’autrui. Elle la confirmerait plutôt : c’est pour s’en reposer que le plus souvent on s’est masqué dans l’histoire humaine ! Mais on ne peut pas interpréter comme cathartiques les masques que portent les soignants dans certains départements hospitaliers, de même que nous-mêmes depuis que nous sommes confrontés au coronavirus.
–  (a-s) : Évidemment, puisque ce sont des masques de protection. Il y a aussi les masques des peintres, des carrossiers, des plongeurs, etc. Tous ceux qui dans leur activité, ont besoin de se protéger de substances qui compromettraient la fonction respiratoire.
–  D’ailleurs ces masques peuvent être blancs, bleus , noirs, ou avec des motifs, peu importe, ils remplissent tous aussi bien leur fonction.
–  (a-s) : En effet ! Ils ne sont pas voués à l’expression. Ils n’installent donc pas cette irruption de l’imaginaire dans la vie sociale qui caractérise les masques pour temps festifs ou religieux. Ils ont simplement une fonction mécanique de filtration. C’est pourquoi les masques sanitaires ont pu s’installer sans turbulences particulières comme composants de notre vie sociale ordinaire.
–  Ma remarque initiale sur l’absence de motif à dramatiser le port du masque obligatoire était donc tout-à-fait justifiée !
–  (a-s) : Elle pourrait l’être ! Mais je ne pense pas qu’elle le soit dans l’épisode actuel. À quoi tient la nuance ? Au simple fait que l’usage du masque sanitaire, depuis l’arrivée de cette épidémie, n’est plus lié à certaines circonstances clairement circonscrites dans l’espace et dans le temps comme l’ont toujours été les usages de masques jusqu’à nos jours. On sait que, toujours et partout, le bandit, le braqueur, le séditieux, se masque le temps de son forfait pour empêcher son identification. Mais il n’y a que dans les bandes dessinées que le bandit, ou le superhéros, vit tout le temps avec un masque !
–  Certes. Mais je ne vois pas clairement le problème. Cette extension du port du masque sanitaire aujourd’hui reste liée a un épisode épidémique qui aura nécessairement une fin dans quelques mois !
–  (a-s) : Le problème est peut-être que nous avons besoin de savoir quand nous pourrons revivre parmi des visages humains.
–  Et pourquoi ? Puisque nous savons que de toutes façons ça reviendra !
–  (a-s) : Oui, bien sûr ! Mais dans quel état serons-nous alors ? Le masque sanitaire devient un accessoire indispensable que l’on prend pour sortir, comme l’était le chapeau naguère, et même comme l’est aujourd’hui son smartphone. Mais quand on ne voit pas une échéance à son usage, le prendre, le mettre, le porter, deviennent une espèce de routine. On s’accoutume au port du masque et à l’effacement du visage d’autrui. D’autant que, on l’a déjà remarqué, cette méconnaissance du visage d’autrui est congruente à une tendance moderne des relations humaines en milieu urbain, ce qu’on peut appeler le « syndrome de la foule solitaire » : on évite assez systématiquement de dévisager autrui qui nous côtoie dans l’espace public.
–  Est-ce bien grave ? Le syndrome de la foule solitaire n’est sans doute qu’une conséquence de la densification d’une population : on ne peut pas, dans le métro bondé, dévisager et saluer tout le monde ! Mais, de toutes façons, cela ne nous empêche pas de reconnaître un ami, ou de nous intéresser à un visage qui nous attire et d’aborder la personne. Ces possibilités-là, nous les retrouverons lorsque nous serons libérés de l’obligation du port du masque !
–  (a-s) : Je ne sais pas … peut-être que cela sera plus difficile, peut-être que le « solitaire » qui qualifie « la foule » de notre temps se sera endurci, peut-être que les visages potentiellement amicaux ne seront plus trop discernables comparés aux images ultra définies et lumineuses s’affichant sur nos écrans nomades. C’est pour cela que j’ai parlé, dans notre dernier entretien de « paires d’yeux orphelines ». Cela signifie que nos yeux, qui restent dans l’interrelation sociale, mais séparés des visages, sont en train de perdre quelque chose de très important, peut-être plus important que la perte de la libre respiration et de la possibilité de dévisager autrui.
–  Que veux-tu dire ?
–  (a-s) : Les yeux forment, avec le reste du visage, un système de signes subtil, riche, infiniment modulable. Ce qu’on appelle le regard ne signifie pleinement qu’en relation avec la forme que prend la bouche. Si le coin des yeux de la personne masquée se plisse quelque peu, cela veut-il dire que se manifeste au-dessous un sourire, ou une moue de mécontentement ? La paire d’yeux n’est-elle pas alors comme orpheline du reste du visage ?
–  L’expression est justifiée !
–  (a-s) : Cela n’amène-t-il pas à l’idée que c’est le tout du visage qui rend le monde accueillant ?
–  C’est bien dit !
–  (a-s) : Il faut le comprendre comme une vérité originelle. Le paradigme en est le visage de la mère penchée vers le nouveau-né et le faisant sourire en interagissant avec lui.
C’est pour cela que la rencontre du regard – c’est-à-dire du visage qui a une intention vers soi – est l’expérience perceptive la plus prégnante qui soit pour l’individu humain !
Il semble qu’au contraire l’isolement des yeux renverse la valeur du regard. La paire d’yeux seule, c’est le regard qui vient de la nuit, c’est-à-dire de celui qui vous voit sans être vu. C’est donc le regard sans réciprocité, unilatéral. C’est le regard menaçant. Or, on ne peut soustraire totalement cette tonalité menaçante de l’usage généralisé du masque sanitaire. Nul ne peut savoir en effet, dans les paires d’yeux qu’il croise, quel sentiment porte à son égard ce regard tronqué de sa modulation faciale.
–  C’est vrai qu’il y a comme une ambiance de refroidissement de l’espace public depuis que les gens s’y retrouvent masqués !
–  (a-s) : En ce point, une phrase du philosophe Emmanuel Lévinas mérite notre attention : « L’absolue nudité du visage, ce visage absolument sans défense, sans couverture, sans masque, est cependant ce qui s’oppose à mon pouvoir sur lui, à ma violence…. » (Liberté et commandement – 1953)
Il faut comprendre par là que le visage humain est fondamentalement vulnérable. La « nudité » dont parle Lévinas renvoie à la nudité essentielle de l’espèce humaine qui est la marque d’une vulnérabilité particulière qui la distingue des autres espèces vivantes. Contrairement aux autres animaux qui naissent tout armés – cornes, poils, crocs, griffes, venin, etc., – « l’homme n’est environné que de faiblesse » (Sénèque) ! Cette vulnérabilité spécifique se manifeste tout particulièrement dans le visage. Dans toute la biosphère, le visage humain, grâce à sa mobilité propre, est le livre le plus ouvert sur la vie intérieure d’un individu vivant. Cette lisibilité de son état affectif se conjugue avec une absence totale d’équipements de défense aux avant-postes de son champ antéro-facial : il n’a ni membres antérieurs armés (griffes, pinces), ni museau muni de système d’alerte (naseaux, moustache), ni prognathisme avec crocs proéminents, etc.  Et, ce qui empire sa situation, cette nudité faciale est particulièrement exposée aux agressions puisqu’elle se découpe clairement, comme une cible, au-dessus de la verticalité du corps.
C’est pourquoi la rencontre du visage humain nous oblige, ce que veut dire Lévinas en écrivant que le visage d’autrui est « ce qui s’oppose à mon pouvoir sur lui, à ma violence ». La présence du visage d’autrui m’enjoint à renoncer à l’agression violente ou à la manipulation comme pur moyen, si cela correspondait à ce que je juge être mon intérêt, abstraction faite de toute menace de sanction juridique. C’est la thèse que le visage d’autrui est d’emblée éthique, autrement dit qu’il nous confronte d’emblée à ce qui est le Bien et le Mal. C’est dans cette expérience du visage d’autrui, selon Lévinas, que se trouve la racine du sens éthique humain.
–  N’y a-t-il pas là une tendance à diviniser le visage humain ? Cela me semble quand même exagéré !
–  (a-s) : Non, il s’agit toujours d’analyser ce que porte en lui le visage humain tel qu’il se donne. On peut désirer se rapprocher au s’éloigner d’autrui selon ce que nous signifie son visage, on peut même l’aimer ou le haïr. Mais il faut comprendre qu’en deçà de ces relations de circonstances, il y a une vérité du visage d’autrui qui s’affirme toujours, même si on ne s’en donne pas la conscience explicite. Autrui est notre semblable en vulnérabilité. Et bien sûr que c’est dans la reconnaissance de cette vulnérabilité humaine que se fonde la valeur de solidarité. On comprend que cette solidarité – ou « fraternité », selon le mot de la République – ne peut être qu’universelle.
–  Si je comprends bien, ce qui peut être altéré par notre accoutumance au port généralisé d’un masque ce sont : l’abord accueillant du monde, notre sens éthique, et la solidarité humaine. Cela me fait penser aux soldats de retour d’un théâtre d’opération où ils ont dû se battre, tuer, à visage découvert : ils souffrent régulièrement de séquelles psychologiques persistantes. Cela serait donc la conséquence d’avoir dû agir à l'encontre de la beauté du monde, en transgressant leur obligation éthique et en rupture avec la solidarité humaine ?
E. Mach, Autoportrait
E. Mach, Autoportrait
–  (a-s) : Oui, il est tellement plus facile de porter la violence sans visages ! De plus en plus, les armées ont recours aux tirs létaux masqués. Ce sont les bombardements massifs, mais aussi ce qu’on appelle les « robots tueurs » (tels des drones) pilotés depuis de lointaines bases militaires.
Mais on ne comprendra pas correctement l’enjeu du port du masque si l’on ne prend pas en compte une autre dimension cachée du visage d’autrui, et qui est peut-être la plus importante, c’est sa contribution à l’image de soi-même. Dans la construction de soi, on ne peut se dispenser de se figurer soi-même. Mais où prendra-t-on la figure de soi-même si ce qui en constitue la part la plus significative, son regard modulé par son visage, échappe à jamais à sa perception directe ?
Son regard est la seule réalité qu’on ne peut jamais voir ! Certes, je puis me voir dans un miroir. Mais c’est un faux qui me livre une symétrie inversée, est contredit par l’essai de vérification par le toucher, et, bougeant systématiquement quand je bouge, m’interdit une inspection en variant les points de vue. Le même type de limitations rédhibitoires se retrouve face à une photographie ou à une vidéo. Le seul véritable objet de perception sur lequel on puisse s’appuyer pour se figurer soi-même est la perception du visage d’autrui. C’est d’ailleurs ce que confirment les études de psychologie génétique sur « le stade du miroir ». Le tout petit enfant (entre 8 et 12 mois) voit dans le miroir un autre enfant. Et c’est en procédant à une élaboration mentale à partir du comportement systématiquement mimétique de cet autre qu’il identifie cette image comme image de soi. Ainsi c’est bien à partir de l’image tirée de la perception d’autrui que se construit l’image de soi.
–  Cela est indubitable ! Mais, dès lors qu’on a dépassé le stade du miroir, on possède son image de soi, on se figure soi-même comme individu singulier, et le problème ne se pose plus.
–  (a-s) : Certes ! Mais nous évoluons constamment, et notre image se transforme au regard d’autrui. Ainsi l’image de soi doit être constamment ajustée. Certes, il y a le miroir et les capteurs des appareils photos et vidéos. Mais, on l’a vu, les images qu’ils renvoient sont faussées et lacunaires. Et l’on pressent que c’est principalement par le regard d’autrui, modulé par l’expressivité de son visage, que se nourrit pour chacun l’évolution de l’image de soi.
–  Cette explication me semble obscure !
–  (a-s) : Non, c’est très familier ! Il est certain que le regard d‘autrui ne me renvoie pas mon portrait achevé. Mais par de multiples petits signaux, pas toujours explicitement conscients, il me livre nombre de traits qui précisent ma figure telle que je me la représente. Par exemple, se voit beau celui qui reçoit un regard aimant, se voit d’un abord sympathique celui voit s’éclairer un visage qui le reconnaît, etc. Mais si tu ne rencontres que des visages masqués, n’y aura-t-il pas du flou qui s’installera dans l’image de toi-même ? Et de plus en plus si le port du masque dure ?
–  J’en conviens. Il y a donc un risque d’altération d’identité dans une trop longue accoutumance au port collectif du masque …
–  (a-s) : Oui, il faut avoir cette menace à l’esprit car c’est sans doute la plus dangereuse.
–  Peux-tu préciser en quoi ?
–  (a-s) : Parce que ce qui est en jeu est la liberté. Il faut être assuré de son identité singulière pour aspirer à l’autonomie. Une société en laquelle l’identité des individus n’est pas suffisamment affermie peut d’autant mieux les enrégimenter vers des comportements uniformes. C’est la logique de la fourmilière !
–  Faut-il alors remettre en cause le port généralisé du masque comme mesure sanitaire ?
–  (a-s) : Non dans la mesure où cette disposition permet de sauver des vies. Mais il faut avoir conscience que c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que se pratique collectivement, massivement, pour un temps  indéfini, le port du masque. Son caractère inédit fait que nous ignorons les conséquences d’une telle pratique. Nous savons son bénéfice à court terme. Mais il était important de penser vers quel avenir d’inhumanité nous nous orienterions, si tant de paires d’yeux s’accoutumaient à être orphelines, d’un monde accueillant, du sens éthique, de la solidarité humaine, et de la représentation sensible de leur identité.
Notre préconisation pratique : faire pour le port obligatoire du masque sanitaire comme pour le confinement, puisque imposer le masque c’est comme confiner le concentré d’humanité de notre corps. Donc ne pas le prescrire sans donner une échéance de sortie, quitte à devoir le prolonger.
La sauvegarde de notre humanité vaut bien la sauvegarde de notre économie !

samedi, octobre 24, 2020

Chroniques démasquées 4 – Envisager la solidarité

 

– L’anti-somnambulique (a-s) : L’obligation du port d’un masque sanitaire dans l’espace public est-elle acceptable ? On n’abordera valablement cette question qu’en se situant au-delà des oppositions à l’emporte-pièce – ce que j’ai appelé les yakassements. Il me semble que la question ouvre à une réflexion intéressante à condition qu’elle soit bien posée. Qu’est-ce qui va aujourd’hui dans le sens du Bien Commun ? Est-ce cette obligation du port du masque qui freine la propagation du virus ? Ou n’est-ce pas plutôt la préservation de rapports pleinement humains, ceux par lesquels on peut se dévisager ?
– L’interlocuteur : Personnellement, je pense que c’est la seconde alternative : préserver nos relations humaines.
– (a-s) : Fort bien, mais préserver nos relations humaines présuppose la possibilité de relations tout court, c’est-à-dire, en cas de situation d’urgence sanitaire comme par cette épidémie mortelle, de se prémunir contre ce qui peut apporter la maladie et la mort.
– D’aucuns disent qu’il ne faut pas s’empêcher de vivre pour ne pas mourir, puisque, de toutes façons, on est destinés à mourir !
– (a-s) : Oui, mais la mort est plus ou moins proche, en fonction de plusieurs facteurs, mais tout particulièrement en fonction de l’âge. N’est-ce pas ceux qui se sentent le plus éloignés de la mort qui disent le plus volontiers cela ?
– C’est vrai … ce sont surtout les jeunes.
– (a-s) : Va-t-on dire que, selon qu’on soit plus ou moins personnellement concerné par l’urgence sanitaire, on va prendre position pour ou contre le port du masque ?
– De fait, c’est un peu ça, non ?
– (a-s) : Peut-être. Mais alors on a perdu notre question de départ !
– Heu…!
– (a-s) : Je te rappelle qu’il s’agissait de décider où est la Bien Commun ?
– Oui, tu as raison. Ce qu’on cherche, c’est une réponse commune, quelle que soit sa situation particulière.
– (a-s) : Et crois-tu que c’est possible ?
– Heu… pas sûr…
– (a-s) : Veux-tu dire que, parce que les intérêts divergent toujours, il est impossible de se mettre d’accord sur le Bien Commun, et donc qu’il faut l’autorité d’un État avec sa police pour l’imposer ?
– Peut-être …
– (a-s) : Mais par quelle magie, les individus qui ont accédé au pouvoir d’État auraient-ils le savoir du Bien Commun ?
– Hé bien il semble que, dès lors qu’ils tiennent compte des rapports de force dans la société pour imposer les règles qui vont susciter le moins de résistances, ils pensent gouverner selon le Bien Commun.
– (a-s) : Franchement, penses-tu qu’un consensus social qui consacre des rapports de force soit encore un « Bien Commun » ?
– Euh… oui si ça maintien un état de paix.
– (a-s) : Quel paix ? Car il faut voir ce qu’elle présuppose : des épreuves de forces, pour montrer qu’on est plus fort que l’autre, lesquelles peuvent toujours dégénérer en conflits ouverts, et des sacrifiés, ceux qui, en fonction d’une situation qui le plus souvent leur échappe, ne peuvent se faire valoir au concours de musculation. Ce serait donc une société injuste et porteuse d’une violence endémique. Est-ce une telle société que vise le Bien Commun ?
– Non ! Et pourtant n’est-ce pas un peu notre société ?
– (a-s) : Oui et non !
Oui, dans la mesure où c’est une société qui prétend fonder sa prospérité sur la compétition entre particuliers pour s’approprier des richesses.
Non lorsque, comme aujourd’hui, cette société se trouve dans une situation telle qu’elle est obligée de se donner des règles de comportements qui permettent de contrer une menace qui la met globalement en péril.
– Oui, bien sûr, face à la diffusion de ce virus qui menace la vie de chacun, on retrouve une sorte de réflexe de légitime défense collective, et la société fonctionne différemment. C’est ce qu’on a vécu lors du confinement de ce printemps, lorsque les gens applaudissaient tous les soirs pour manifester leur solidarité avec les soignants. Les héros du moment étaient ceux qui mettaient en jeu leur santé, leur vie même, pour le Bien Commun. Mais c’est tout-à-fait exceptionnel !
– (a-s) : Pourquoi exceptionnel ? Est-il si difficile de concevoir que l’individu humain soit capable d’adopter un comportement parce qu’il le juge finalement bien, alors même qu’il a une tendance intime, viscérale, à le rejeter ? Sauter en parachute (ou à l’élastique) au moment où il s’agit de se donner l’impulsion qui nous livrera à la chute dans le vide est vécu comme totalement contraire à notre vitalité, et pourtant, régulièrement, des individus le font. N’est-ce pas une tendance intime de ce genre – le désir de se déplacer librement – qui a été surmontée par à peu près tous nos concitoyens lors du confinement ? N’est-ce pas semblablement le désir sensible de vie sociale qui doit être surmonté par le port du masque ? N’est-on pas capable de sacrifier le bien intime, viscéral, pour le Bien Commun ?
– C’est vrai. Mais on le fait pourquoi là ? Pour se protéger ? Pour protéger les autres ? Mais ne sommes-nous pas tous destinés à rencontrer le coronavirus un jour ou l’autre ? Pour ralentir l’épidémie alors ? Mais n’est-ce pas ralentir l’accès à l’immunité collective ? Où est le Bien Commun là-dedans ? On nous explique qu’il est dans préservation de la capacité de notre système national de soins à prendre en charge l’afflux de patients victimes de l’épidémie. Mais pourquoi une telle situation, sinon parce que l’État, malgré les alarmes répétées des personnels soignants, a été délibérément négligent concernant les moyens hospitaliers ? Et pourquoi l’a-t-il été sinon pour des petits calculs à court terme de politiciens ? Devons-nous payer du prix de nos relations sociales ces inconséquences ?
– (a-s) : Je t’accorde que, de ce point de vue, il reste discutable de savoir si le port obligatoire du masque va dans le sens du Bien Commun. Mais justement, que cela soit discutable doit suffire. Parce que cela signifie tout autant qu’il peut être bénéfique au Bien Commun. Pour le dire autrement : il est possible que le port du masque généralisé sauve de nombreuses vies humaines. Cela ne suffit-il pas ?
– Peut-être. Mais je ne peux m’empêcher de considérer que sont très saines ces résistances qu’on trouve à porter le masque ! Cela veut dire que les gens résistent à être traités comme des moutons.
– (a-s) : Jusqu’au moment où celui qui résiste se trouve lui-même touché par la maladie, ou un de ses proches ! Alors là il prend en considération la possibilité que le port du masque puisse empêcher des contaminations ! Or, une prise de position qui s’effondre dès qu’elle s’affronte à la réalité ne peut pas être la bonne !
– Mais la simple soumission à un pouvoir qui abuse les citoyens ne peut pas être non plus le bon comportement !
– (a-s) : Il y a matière à résistance aux injonctions étatiques, j’en suis tout-à-fait d’accord. Mais ce doit être une résistance positive ; autrement dit, une résistance qui ne saurait s’opposer à ce qui, dans l’urgence présente, peut sauver des vies. C’est une résistance qui doit poser des jalons pour l’avenir. Pour comprendre ce que cela veut dire, il faut rappeler que l’opposition au port obligatoire du masque peut se faire selon deux perspectives : une perspective humaniste et une perspective politique.
Du point de vue humaniste, nous avons dénoncé la perte de la relation sensible au visage d’autrui. Mais lorsque nous vivons sans masque dans l’espace public, savons-nous toujours profiter de cette possibilité de se dévisager mutuellement alors qu’il est devenu si commun de détourner le regard de ceux/celles qui nous côtoient pour ne s’intéresser qu’à son smartphone ? L’obligation du port du masque qui nous est faite ne doit-elle pas nous amener à reconsidérer l’importance humaine de la prise en compte sensible du visage d’autrui – et donc de sa présence singulière – quand nous sommes dans l’espace public ?
Du point de vue politique, les errements passés et présents des pouvoirs sociaux conduisent à penser la vie sociale selon d’autres principes de gouvernance, pour qu’elle ne soit plus manipulatrice, mais respectueuse de la volonté des citoyens. Ce sont ces principes que les citoyens doivent maintenant élaborer – ce que l’on faisait quand on invoquait le « monde d’après » lors du confinement de printemps – et en fonction desquels ils pourront demander des comptes, plus tard, à ceux qui nous gouvernent actuellement.
– Je pense que tu as raison : il faut dépasser ces polémiques douteuses pour se projeter dans une société d’avenir humaine et durable. Mais il me semble que l’un ne va pas totalement sans l’autre : résister aux mesures liberticides aujourd’hui n’est-ce pas aussi préparer la société de demain ?
– (a-s) : Non, en période de crise, on est d’abord solidaire pour éviter la catastrophe collective, on ne prépare pas l’avenir – c‘est l’exacte signification d’un état d’urgence. Disant cela, tu manifestes que tu n’as pas pris conscience de l’urgence. Ce qui peut arriver si tu restes chez toi et que tu ne connais de la pandémie que la succession de messages alarmistes qui saturent les informations. Mais va donc voir les malades affluer dans un hôpital, et le personnel s’activer autour de tous ceux qui ont besoin de leur concours pour continuer à respirer. Tu sauras ce qu’état d’urgence veut dire ! D’ailleurs te viendra peut-être la pensée que cette solidarité dans l’urgence est d’abord le fait des personnels soignants du bas de l’échelle hiérarchique. Ce qui avait déjà été remarqué au niveau de l’ensemble de la société lors du confinement ; on disait alors que « les derniers de cordée sont devenus les premiers de corvée ! ». Certes, mais le mot « corvée » est empli du dédain du privilégié ; ils seraient bien plus justement nommés comme « les premiers de solidarité » ! Or, c’est cela qui est intéressant aujourd’hui : que la multiplication des faits de solidarité qui se révèlent, venant le plus souvent des milieux les plus humbles, préparent la société de demain, mais comme par surcroît, car c’est la sauvegarde présente du Bien Commun qui est visée.
– J’ai l’impression que la solidarité des plus humbles a bon dos ! Elle permet aux plus riches de continuer à s’enrichir en se dispensant de participer aux dépenses sociales à la mesure de leurs moyens, comme ils devraient le faire. C’est pourquoi, cet automne, on voit revenir en France une situation critique dans les services de réanimation des hôpitaux due à une pénurie de moyens, comme si on ne s’était pas intéressé à tirer les leçons des situations de « sauve-qui-peut » de la première vague – et le « on » est du côté des classes aisées !
– (a-s) : Je suis bien d’accord. L’impératif de solidarité ne vaut pas de la même manière pour tout le monde. Et cela on le sait. L’histoire nous l’a enseigné. La solidarité est la véritable force des peuples. C’est par elle qu’ils peuvent renverser des montagnes, c’est-à-dire faire muer une société pour qu’elle fonctionne sur d’autres principes. En face, du côté des puissants, on n’a que la carotte et le bâton … les biens de consommation agités sous le nez et les flash-balls ! As-tu remarqué à quel point la visée de la propagande marchande consiste à impacter les imaginaires sociaux de façon à détourner les individus de la solidarité ? Mais il se trouve que l’inconséquence des élites, leur incapacité à maîtriser la pandémie, alors même qu’elles se voient – situation extraordinaire – vulnérables au virus comme tout le monde, font qu’elles ont besoin de la solidarité populaire. On peut faire l’hypothèse que la répulsion de nos dirigeants à envisager un nouveau confinement généralisé a pour motif, peut-être pas toujours conscient, d’éviter de se retrouver dans une configuration sociale où c’est essentiellement la solidarité des humbles qui est mise en lumière parce que c’est elle qui fait tenir la société. On choisit de maintenir à tout prix l’activité économique, quitte à augmenter la charge des soins hospitaliers et la mortalité due au virus. Comme si l’on s’accrochait à la croyance que c‘est seule la compétition pour l’enrichissement particulier qui peut faire tenir une société. C’est ainsi que l’on est bien plus « quoi-qu’il-en-coûte » pour aider les entreprises que pour aider les hôpitaux.
– Je vois bien ce que tu veux dire quand tu mets en valeur la solidarité à propos de la pandémie de la covid-19. Et je te rejoins tout-à-fait. Mais il faut quand même se méfier. La solidarité est peut-être une valeur ambiguë. En tous cas elle a été souvent revendiquée par des mouvements d’extrême-droite.
– (a-s) : À cette objection il y a une réponse toute simple, et qui permet de discriminer sûrement tout usage nocif – c’est-à-dire qui serait germe d’injustice et de violence sociale – d’une valeur : c’est de la mettre à l’épreuve du critère d’universalité. Il s’agit de savoir si l’on peut répondre positivement à la question « Tout être humain peut-il faire sienne la valeur que je promeus ? » Ainsi la solidarité populaire, si on pense à la manière dont elle s’est affirmée au printemps dernier, avait bien ce caractère : sa valeur était reconnue par tous. Ma thèse est que, par nature, la solidarité populaire, la solidarité des humbles, est universelle, elle fait partie d’une sorte de sagesse qui s’est toujours transmise entre générations, et qui amène, par exemple, à ouvrir sa porte à l’étranger inconnu. La solidarité populaire est tout simplement la solidarité humaine – « humaine » signifie qu’elle s’étend à toute l’humanité, cela ne signifie pas qu’elle vaut contre le non humain, contre les animaux, elle peut s’étendre à la vie animale car elle est toujours finalement positive. Au contraire, si tu te renseignes sur les sectes politiques qui se proclament « solidaristes », tu verras qu’elles définissent leur solidarité essentiellement contre : antisionistes, anticommunistes, anticapitalistes, etc. La solidarité populaire, qui se décline dans la devise de la République française par le mot « fraternité »[1], est essentiellement pour : pour l’égalité des droits, pour la liberté, pour la participation active à la vie publique, pour l’accueil de l’exilé, etc.
– Humm … ! Il y a quand même de nombreuses situations où la solidarité populaire s’affirme contre, par exemple contre les fonds d’investissement qui amènent à licencier, contre les grandes firmes ultra-pollueuses, etc.
– (a-s) : Cela est vrai. Mais, à bien examiner les choses, ce ne sont jamais des oppositions de principe à d’autres humains. Ce sont toujours des oppositions de circonstances. L’opposition aux fonds d’investissement, c’est d’abord l’opposition à ceux qui accumulent indûment des richesses en organisant et pratiquant la compétition exacerbée, la « compétition » étant précisément l’antonyme de la « solidarité » ; l’opposition aux grands pollueurs est amenée par solidarité avec ceux qui souffrent de la pollution (et qui peut inclure les animaux). Du point de vue de la solidarité populaire, on est toujours contre parce que d’abord on est pour.
– Ne pourrait-on pas voir de même l’expression d’une solidarité populaire dans les refus actuels du port du masque dans la mesure où c’est bien pour la relation vraiment humaine – et non pas contre l’inconfort de l’accessoire – que l’on rejette le masque ?
– (a-s) : Oui, mais le port du masque exprime d’abord une solidarité humaine pour diminuer les chances que la covid-19 se déclare sur soi-même et autrui, et nous mette en grande détresse physique, voire en danger de mort. Or, il ne peut pas y avoir deux solidarités humaines qui se contredisent. Il n’y a donc qu’une solidarité actuelle qui vaille, c’est celle qui porte sur l’urgence de prévenir la diffusion du virus.
– Tu es vraiment sans tolérance pour les anti-masques ! Et pourtant il me semble qu’ils peuvent avoir des intentions tout-à-fait louables.
– (a-s) : Oh si, je les comprends ! Je puis très bien me placer dans la perspective du jeune aujourd’hui à l’âge en lequel on aspire à la rencontre qui suscitera le désir d’un attachement amoureux. Il veut sortir, et il doit mettre un masque et il ne rencontre que des paires d’yeux orphelines de l’expressivité d’un visage ! Je comprends, mais je n’approuve pas qu’on déclare alors son opposition au port du masque obligatoire. On passe alors de son cas particulier au général, et ce passage est irréfléchi.
– En somme, il faut leur expliquer qu’on les comprend, mais qu’il faut qu’ils se décentrent de leur motif personnel pour prendre en compte la situation de l’ensemble des autres personnes.
– (a-s) : Oui, et il y a deux raisons qui se complètent pour convaincre :
▪ démonter les fausses certitudes sur la dangerosité et la diffusion du virus – ce que j’ai appelé les yakas ;
▪ prendre conscience des conséquences possibles d’une contamination concernant ses relations affectives avec son entourage proche.
C’est en quelque sorte les engager à dévisager la solidarité aujourd’hui.
Une valeur, c'est comme une jeune fille, il faut l'avoir dévisagée pour envisager son avenir avec elle.
 
 

[1]  « Fraternité » dit quelque chose de plus que « solidarité » (malgré son handicap d’être genré) : se sentir solidaire de tout autre humain n’est pas un devoir, c’est la révélation d’une tendance intérieure qui a un fondement naturel.