dimanche, janvier 04, 2026

La cohorte des aveugles

 

La parabole des aveugles, d'après Pieter Brueghel l’ancien, XVIe siècle

 

« Laissez-les : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ; si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse. »
Évangile selon Matthieu, 15, 14


Ce à quoi aspire cette cohorte d’aveugles représentée par le peintre, c’est de rejoindre le prospère village suggéré en arrière-plan. Mais mal conduits par un autre aveugle s’étant fait accepté comme le mieux capable de les guider, ils vont chuter et s’empiler l’un après l’autre dans une fosse.

Ne nous comportons-nous pas comme cette cohorte d’aveugles en tant que société, et les bons vœux que nous nous transmettons en ces premiers jours de 2026 ne sont-ils pas comme ces bâtons par lesquels ces aveugles se rassurent de l’un à l’autre sur le bon chemin en lequel ils sont engagés ?

Sous la plume de Matthieu (nous sommes au siècle Ier et il écrivait avec encre et plume d’oie), les aveugles sont les Pharisiens de la Palestine, lesquels, sous la direction de leurs grands prêtres, méconnaissaient le message de Jésus. Aujourd’hui, ce sont nous tous dans la mesure où nous acceptons, pour orienter notre vie collective, des leaders politiques habiles à nous faire saliver sur la bonne herbe de la prairie au prochain détour du chemin, mais aveugles aux signes de la tempête qui se prépare et qui risque de tous nous emporter dans les flots d’une brutale inondation – et ce n’est pas qu’allégorique, comme du côté de Valence, en Espagne, à l’automne 2024. L’essentiel des décisions qui sont prises – et nous parlons au niveau mondial – que ce soit au niveau des relations sociales (comme la chasse aux exilés les plus fragiles dans les contrées du Nord), ou au niveau des relations avec l’environnement naturel (comme la loi Duplomb en France), sont des décisions d’aveugles ! Et si nous continuons à suivre, nous tomberons dans la fosse !

Mais si nous nous laissons conduire par des aveugles, n’est-ce pas parce que nous-mêmes sommes aveuglés ? La métaphore de l’aveugle est ici à peut près équivalente à celle du somnambule qui patronne notre blog : elle indique le mode d’être de l’individu qui vit dans la réaction immédiate, au lieu de prendre le temps de penser le sens de ses comportements.

Le somnambulisme, au sens clinique, est le comportement de l’individu qui n’est éveillé qu’au seul niveau sensori-moteur, alors qu’il reste profondément endormi au niveau de son cortex préfrontal, soit la partie du cerveau qui est capable de représentations au-delà de la perception présente et de leur traitement logique, par quoi on peut maîtriser de façon conséquente ses choix de comportement. C’est pourquoi le somnambule ne maîtrise pas son comportement au-delà de la réaction immédiate, plaisante, à la perception qui l’affecte. C’est en ce sens qu’on peut dire, avec H. Arendt, qu’il « ne pense pas ».

Or, en notre société vouée à la croissance du marché, l’essentiel de la communication publique, laquelle s’est désormais donnée les moyens de nous poursuivre jusque dans notre vie la plus intime, nous incite à ce type de réaction immédiate. D’où cette condition commune de notre modernité tardive d’être sans cesse enclins à des comportements somnambuliques.

L’aveugle partage avec le somnambule cette tendance à la réaction immédiate à la perception qui l’affecte. Mais pas pour la même raison. Il n’est pas, lui, dans cette dissociation exceptionnelle de l’état de veille dans son cerveau. Son cortex préfrontal est a priori tout-à-fait éveillé et actif, cependant cette activité lui demande plus de temps et d’effort qu’au non aveugle, tout simplement parce qu’il lui manque le sens apte aux représentations les plus englobantes, celles qui sont apportées par la vue, et qui permettent le plus facilement de parvenir aux idées générales.

C’est pourquoi l’aveugle est tout particulièrement contraint aux réactions immédiates – comme on le voit dans cette représentation de Brueghel où il avance par réaction aux sensations tactiles transmises par le bâton – et sa vie est considérablement facilitée d’être assistée par la vision d’autrui, ou même d’un chien dressé.

Nous pourrions articuler les deux métaphores en disant que nous nous conduisons socialement comme une cohorte d’aveugles dans la mesure où nous nous conduisons individuellement comme des somnambules. L’essentiel est de comprendre que ces comportements purement réactifs sont, pris en eux-mêmes, littéralement insensés – ils n’ont pas de sens, c’est-à-dire qu’humainement ils ne mènent à rien. Le somnambule laissé à lui-même ne va nulle part !

C’est pourquoi cette société d’aveugles a besoin d’un guide – celui donc qui sait quel sens peuvent avoir ces comportements de réaction mécanique à des stimuli. Or en notre société le guide est justement celui qui produits les stimuli – sous forme de communication de propagande invasive – destinés à faire réagir. Donc le véritable sens qui guide la cohorte d’aveugles qu’est notre société mondialisée, ce sont les intérêts particuliers d’enrichissement pécuniaire qui sont le moteur du marché. Or, on le sait, cette course à l’enrichissement n’a aucun avenir, elle ne peut que produire, à brève échéance, des catastrophes sociales et écologiques. Ce  sens est donc indéfendable du point de vue de la population qu’on veut aveuglée. C'est pourquoi on s'efforce de l'escamoter. Ce qui est difficile, car les événements catastrophiques se répètent et s'intensifient. On y parvient en promouvant, comme le sens qu'il faut donner à ses comportements purement réactif, le bonheur. Car le bonheur n'est-il pas la valeur finale qui s'impose comme la plus indiscutable – ce fameux village prospère en arrière-plan ? Chacun doit se convaincre que la réaction attendue qu’il a aux stimuli qu’ont lui sert, parce qu’elle est source de plaisir, le fait avancer vers le bonheur. Par ailleurs, il faut rappeler que les grands acteurs du marché sont les premiers aveugles, et les plus irrémédiables, puisqu’ils vont jusqu’à contester la science pour faire valoir la production effrénée de biens marchands dont ils tirent profit, sans s’alarmer des signes de l’approche du précipice vers le quel se dirige l’ensemble de la société.

C'est ainsi que mis en situation d'aveuglement nous sommes guidés par des aveugles. Notre société mondialisée est bien dans la situation de la cohorte d'aveugles mise en scène dans la peinture de Brueghel !

Il est certain qu’on ne ne vivra pas longtemps comme cela – qu'on ne peut pas continuer à vivre comme une cohorte d’aveugles avançant vers un précipice !

Rappelons que le somnambulisme comme symptôme social, et une inclination à un comportement de réaction immédiate induit par l’organisation actuelle de la société. Il n’est en aucun cas un déterminisme qui cadenasserait les comportements (comme dans le somnambulisme du sommeil). Bien que tout soit fait pour, notre conscience éveillée nous laisse toujours libres de ne pas réagir comme attendu, notre pensée peut toujours reprendre la main sur le choix du comportement (par exemple en évitant les contextes sociaux en lesquels la sollicitation publicitaire est trop intense).

Renoncer à la facilité de la réaction attendue, prendre le recul, et donc le temps de penser son comportement, de le choisir en connaissance de cause, c’est une perte de plaisir, mais un gain d’estime de soi. Car, alors, on n'a plus besoin d'être guidés, on a la lucidité pour être notre propre guide. Et, au bilan, ce ne sont pas les plaisirs qui valent, mais les gains d’estime de soi.

La transposition de cette autonomie comme volonté collective pour donner un chemin désirable à la société s'appelle la démocratie. Et le moyen en est la reconnaissance  – il faut même dire la réhabilitation, tant elle est mal comprise aujourd'hui  – de la valeur de la raison. Car la raison est la valeur mentale qui permet d’une part de comprendre le pourquoi de l’évolution des choses, mais tout autant de partager de manière transparente avec autrui cette compréhension. C’est pourquoi elle est la condition nécessaire pour qu’une action collective lucide permette de maîtriser un chemin vers l’avenir.

dimanche, décembre 28, 2025

De la tyrannie aujourd’hui

 


On peut accorder que la forme du pouvoir abusif à l’œuvre dans nos sociétés est bien une mercatocratie, soit le pouvoir du marché et donc d’abord de ses plus grands acteurs à la tête de multinationales, que c’est un pouvoir qui excelle dans les procédés manipulatoires, telles la communication intrusive provocatrice d’une réaction irréfléchie, l’inversion de la valeur des biens par l’extension artificielle des besoins, l’investissement courtermiste du temps, la mise en compétition généralisée, etc.

On peut être convaincu que la seule manière de sauvegarder un avenir viable pour les générations à venir est de faire tomber un tel pouvoir.

Et pourtant on peut juger totalement inopportun, dangereux même, de dénoncer, et ainsi d’affaiblir, ce pouvoir mercatocratique face à la menace de régimes franchement tyranniques situés à l’Est. Ce sont en effet des régimes sociaux fondés sur un pouvoir opérant essentiellement par l’usage de la force, et la peur qu’elle entretient. Parmi ces pays, il y a la Russie qui considère nos sociétés occidentales d’héritage démocratique comme son ennemi et nous fait déjà la guerre par Ukraine interposée.

La « servitude douce » compatible avec « des formes extérieures de la liberté », comme disait Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1840) du pouvoir mercatocratique qui se mettait en place au XIXe siècle, ne doit-elle pas être défendue sans état d’âme, face à la mise au pas violente des populations par des régimes autocratiques à visée impérialiste, héritiers du communisme, sévissant à l’Est ?

Ne faut-il pas, en stratèges raisonnables, mettre un ordre de priorité dans la sauvegarde de notre humanité contre l’adversité, et d’abord faire bloc contre les pouvoirs les plus frontalement liberticides ?

Peut-on être les adversaires déterminés de ce régime mercatocratique qui obère gravement notre avenir collectif sans être les complices objectifs des tyrannies qui pointent dans notre direction leurs missiles de guerre ?

Il faut répondre oui à cette dernière question ! Car il y a des liens solides, bien que maintenus dans l’ombre, qui arriment les régimes ouvertement tyranniques à la mercatocratie mondialisée.

Il y a deux lignes d’argumentation convergentes pour étayer ces liens. La première est l’existence d’une dimension tyrannique – soit le pouvoir abusif découlant de l’emploi de la force, et non pas seulement de la manipulation psychologique – dans les autoproclamées « démocraties » occidentalisées. La seconde est la capacité des grands acteurs du marché de générer des régimes politiques ouvertement tyranniques lorsque cela sert leurs intérêts.

A– La face tyrannique de nos démocraties mercatocratiques est très visible pour qui ne se cache pas derrière son petit doigt. On peut en trouver des expressions dans l’ensemble des pays occidentaux classés « démocratiques ».

–     La répression qui s’est abattue sur les manifestants alter-mondialistes à Gênes, lors du sommet du G8, en 2001, avec un mort et de nombreux manifestants torturés.

–     Les violences assez systématiques qu’ont subies les rassemblements pacifiques d’« indignés » en 2011, que ce soit à New-York (Occupy Wall Street), à Oakland (Californie), à Madrid (évacuation de la Puerta del Sol ), à Barcelone, etc.

En chaque occurrence, il s’agit d’une opposition au développement humainement aveugle du marché, et la tyrannie de la répression est clairement caractérisée par le piétinement du droit qui devrait avoir cours, avec, au bilan, de sérieuses blessures physiques, et même la mort, sans que cela soit sanctionné.

Ce qui se voit régulièrement aussi en France :

–     Remémorons-nous Vital Michalon, tué par une grenade lancée par un policier le 31 juillet 1977 près du site de construction du surgénérateur nucléaire de Creys-Malville, en rappelant que ce professeur de sciences physiques avait raison, ainsi que les milliers de manifestants qui l’accompagnaient. Ce surgénérateur n’a pas été cette source prolifique d’électricité annoncée mais, de dysfonctionnements en dysfonctionnements, un échec industriel et un gouffre d’argent public. Il reste, aujourd’hui un sarcophage monumental renfermant, quasiment pour l’éternité, la menace de sa radioactivité mortifère. Pourquoi le bilan de cette déplorable aventure patronnée par l’État n’a-t-il jamais été fait, ne serait-ce que par un débat au Parlement ? Comment alors en tirer les leçons ?

–     Pensons également à Rémi Fraisse, 21 ans, tué le 26 octobre 2014 dans le sud-ouest de la France par les forces de police, parce qu’il manifestait pour préserver un site bellement vivant, contre un barrage destinée à des cultures intensives requises du point de vue courtermiste de l’extension du marché.

–     Pensons à tous ces « Gilet jaunes » manifestant à partir de l’automne 2018, pour ne pas être rejetés d’une vie sociale décente par les réquisits du développement du marché, et si nombreux à avoir été blessés physiquement par la brutalité de la répression policière.

–     Pensons à tous les blessés de la manifestation contre la méga-bassine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) le 25 mars 2023, avec des actes avérés d’empêchement de soins par la police à des blessés graves.

Il apparaît que le traitement par la brutalité de manifestants a priori pacifiques s’engageant pour la préservation de biens collectifs, amène à faire entrer les manifestations dans une logique de violence, ce qui a pour conséquence d’amener une part des manifestants à s’équiper pour faire face à cette violence, ce qui décourage une grande partie des manifestants potentiels, et permet, suite aux affrontements ainsi provoqués, de criminaliser des manifestants parmi les plus engagés.

Bref, les blessures physiques et psychiques, les garde-à-vue, les tribunaux, les condamnations, tout cela pour ne pas écouter et devoir répondre à des arguments légitimes contre les menées minoritaires de la mercatocratie, permettent de brider les consciences citoyennes portées à s’investir dans l’intérêt public. Ces pratiques qui étouffent par la force et la peur l’esprit démocratique, il faut les qualifier de tyranniques.

Et elles ne sont pas dénuées d’efficacité, puisqu’on voit aujourd’hui un recul global des rassemblements et manifestations populaires pour protester contre l’irresponsabilité des pratiques mercatocratiques. Dès lors, les puissants du marché retrouvent une position de force pour imposer leurs pratiques délétères concernant le respect de l’environnement naturel ou la sauvegarde de la santé publique. C’est ainsi qu’ils ont obtenu, en Europe, la remise en cause du « Pacte vert » adopté par l’Union Européenne en 2020 pour ne plus continuer à insulter l’avenir. En effet, dès 2024, l’exécutif européen a fait accepter de larges renoncements concernant ses décisions pourtant adoptées à une large majorité 4 ans auparavant. Ces reculs, tout-à-fait déraisonnables pour l’avenir, concernent, le respect des espaces naturels, la réduction de l’usage de pesticides particulièrement destructeurs et rémanents, la réduction de l’impact environnemental des entreprises, la réduction des rejets carbonés des véhicules particuliers mis sur le marché, etc.

Aujourd’hui, plus que jamais, les effets du pouvoir du marché aiguisent les contradictions dans les sociétés dites démocratiques de notre modernité tardive. C’est la contradiction d’injustice : jamais l’écart entre humains dans la possession des biens n’a été aussi abyssal ! C’est, toute aussi tranchante, la contradiction écologique : jamais les pratiques humaines n’ont à ce point menacé la santé publique et injurié l’avenir quant à l’état de la biosphère en laquelle nos descendants devront vivre.

Dans un débat démocratique, le pouvoir qui produit une telle situation est indéfendable. C’est pourquoi l’État dit démocratique, en collusion avec la mercatocratie (les membres de l’un vont occuper des postes dans l’autre et vice versa), verse de plus en plus dans la pratique tyrannique : s’imposer contre des mouvements populaires en employant la force sans en respecter l’encadrement légal, en laissant les passions agressives policières faire mal, de façon à faire peur, cette peur devant laisser le champ libre pour faire prévaloir le développement du marché sur le bien commun. Mais ce succès est lourd de menaces pour la stabilité des relations sociales à venir. C’est un enseignement bien connu de l’histoire : tout ce qui est construit, dans une société, sur la violence, ne dure jamais très longtemps.

B – La mercatocratie n’hésite pas à patronner des régimes ouvertement tyranniques lorsqu’elle juge que c’est son intérêt.

Il faut d’abord rappeler que la mercatocratie est apparue et s’est imposée d’abord dans des contrées qui, politiquement, pratiquaient, suite au renversement de régimes aristocratiques, une relative ouverture démocratique. Le peuple avait son mot à dire sur l’organisation de la société. C’est d’ailleurs cette ouverture démocratique qui à permis aux intérêts marchands de s’imposer dans les sphères du pouvoir. De cette manière l’économie marchande a pu développer ses propres intérêts et les imposer comme principes d’organisation des sociétés se réclamant encore de la démocratie, elle s’est comme l’écrit Polanyi (La grande transformation, 1944) « désencastrée » de la société pour la mettre à sa main. Nous disons aujourd’hui qu’elle a converti une très imparfaite démocratie en mercatocratie.

Pourtant il ne faut pas sous-estimer ce lien originel de la mercatocratie avec la démocratie. La mercatocratie a besoin que certaines formes de la liberté individuelle soient préservées pour que le marché comme moteur principal des relations sociales fonctionne : chacun doit pouvoir se sentir libre d’affirmer ses désirs ! (voir à ce propos notre Démocratie… ou mercatocratie ?, chap 2)

Mais, on le sait, du point de vue mercatocratique il y a essentiellement deux catégories de gens : les riches et les pauvres. Ce qui est valable aussi au niveau géopolitique : il y a les pays riches et les pays pauvres.

Dans les pays riches où on développe un marché de consommation de masse, il est essentiel que chacun, pour consommer, se sente reconnu dans ses désirs propres. Il importe donc que les libertés individuelles essentielles – d’opinion, de réunion, d’information, de vote, etc. – soient reconnues.

Les pays pauvres sont alors ceux qui, dans le contexte de la mercatocratie mondialisée, sont voués à fournir la main-d’œuvre la moins chère possible. Là, les autocraties tyranniques sont requises pour maintenir leur population dans la soumission, et à cet effet sont largement financées, soutenues, armées, par le gotha des entreprises multinationales et leurs gouvernements.

On a vu, en Amérique latine, bien des États, comme le Chili en 1973, s’étant réformés démocratiquement, se voir torpillés par l’ingérence des États-Unis, stimulée en sous-main par de puissants intérêts de firmes agro-alimentaires et minières. Et cela se poursuit aujourd’hui de manière ouverte par Trump qui s’efforce de promouvoir les dirigeants déclarant vouloir résoudre des problèmes sociaux par la force. On pourrait aussi parler de la France en Afrique contrôlant des gouvernements tyranniques que ce soit pour l’appropriation de ressources agricoles (café, cacao, etc.) ou minérales (uranium, pétrole, gaz, etc.).

En fait, c’est quasiment l’entièreté de la planète qui est ainsi mise en coupe réglée par la mercatocratie par l’entremise d’autocraties tyranniques se multipliant dans les pays pauvres.

Mais désormais, il faut affiner cette analyse du fait de l’évolution récente, effarante, de l’injustice dans le monde : « On pourrait les rassembler sans forcer dans un stade de football. Ils sont 56 000, et représentent les 0,001 % les plus riches de la planète. Ticket d’entrée dans le club : 254 millions d’euros de patrimoine au minimum. Ensemble, ils possèdent désormais trois fois plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 2,8 milliards d’adultes. (…) en 1995, les 0,001 % n’avaient « que » le double des plus pauvres. » (article Le Monde du 10-12-2025, source : World Inequality Lab). Cela signifie que s’est opéré dans le monde entier un déclassement, au profit des déjà-très-riches, des catégories sociales intermédiaires, tout particulièrement des classes moyennes des pays dits « riches », vers la pauvreté (ce qui permet de comprendre le mouvement français des « Gilets jaunes »).

C’est pourquoi on peut repérer une nouvelle racine de tyrannie, dont l’élection de populistes partisans de la manière forte dans des pays reconnus comme développés est le symptôme. Trump en est l’emblème, et l’on voit jour après jour ses initiatives pour disposer d’un pouvoir tyrannique, c’est-à-dire balayant l’état de droit au profit d’un usage à sa main de la force. Or, derrière Trump, il y a non seulement les majors américains de l’énergie, mais aussi toute la brochette des milliardaires des nouvelles technologies venant de la Silicon Valley.

Il s’agit, pour une partie grandissante de la mercatocratie, de manière à mieux assurer son pouvoir qui est de moins en moins défendable dans le débat public, lequel est consubstantiel au cadre institutionnel démocratique, d’amener à la tête des États des leaders populistes qui, s’annonçant comme personnalités à poigne, auront pour mission première de museler la démocratie.

Le populisme est tout simplement la captation, par un leader auto-proclamé, des émotions négatives à l’égard du pouvoir de la classe moyenne déclassée, pour les réorienter contre des parties de la population encore plus malmenées par l’empire du marché. Il s’agit presque toujours de minorités ethniquement identifiables, et, en particulier dans les pays les plus développés, de populations immigrées.

C’es parce qu’ils bénéficient de financements et de soutiens médiatiques de la part de très riches (comme le milliardaire Bolloré en France) que les mouvements populistes sont florissants dans le monde, et tout particulièrement en Europe.

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Il y a la tyrannie que l’on pourrait presque qualifier de « traditionnelle » en ce qu’elle est propre aux pays qui ne sont jamais passés par des révolutions démocratiques. Ces tyrannies, quand elles s’étendent sur de larges contrées riches en matières premières et en sources d’énergie, s’enrichissent du fait même de leur importance pour le développement du marché mondialisé. La logique du pouvoir autocratique qui les dirige l’amène à se vouloir tout puissant. Cette visée de toute-puissance lui renvoie comme une menace les sociétés alentour qui sont capables de soutenir le débat démocratique. C’est pourquoi ces tyrannies se révèlent impérialistes à l’encontre de ces voisins – l’Ukraine et les pays de l’Union Européenne pour la Russie, Taïwan et la Corée du sud pour la Chine. Il faut noter que ces potentats tyranniques se comportent aussi comme des partenaires décideurs de l’élite mercatocrate ; c’est ainsi qu’ils investissent aussi, mais de manière sournoise, dans les mouvements populistes à vocation tyrannique des pays qui soutiennent encore des débats démocratiques.

Il y a les régimes tyranniques résultant de la répartitions des rôles dans l’économie de marché mondialisée. On la résume parfois géographiquement comme un partage entre le Nord, riche et consommateur, et le Sud, pauvre et producteur. La réalité est moins simple. Mais il reste que la mercatocratie, comme à ses débuts au XIXe siècle, a toujours besoin d’un prolétariat sous-payé, avoisinant l’esclavage, pour optimiser ses profits. La mondialisation permet que la tyrannie que subissent ces travailleurs pauvres très lointains soit largement masquée aux consommateurs dont elle augmente pourtant le pouvoir d’achat.

Il y a la montée, de plus en plus pressante, des tyrannies portées par les mouvements populistes soutenus par des mercatocrates, qui visent à faire taire, de l’intérieur, tout débat démocratique, dans les vieilles démocraties occidentales. Ce sont les plus dangereuses parce qu’elles sont une immense tromperie potentiellement porteuse d’un enchaînement indéfini de violences.

Il y a enfin les pratiques tyranniques d’un pouvoir élu dans un cadre institutionnel démocratique, mais qui s’avère inféodé aux intérêts mercatocratiques dès lors que la contradiction entre le bien commun porté par la voix populaire et les exigences du marché devient trop aiguë.

Nous l’avons dit et redit sur ce blog, par exemple ici, que la démocratie n’est pas le choix d’un régime politique parmi d’autres, elle est tout simplement la vocation sociale de la liberté humaine. Si l’humain n’est pas dans le débat public sur la manière dont on doit vivre ensemble, il s’interdit de faire valoir pleinement sa liberté humaine.

Il faut donc ne pas se taire, il faut argumenter pour ce qui nous paraît aller dans le sens du bien commun et ne pas accepter ceux qui, pas si nombreux, mais très bruyants aujourd’hui, prétendent résoudre les problèmes sociaux en imposant qu’une seule parole soit dite, celle du bon leader, et que les autres se taisent. Débattre, c’est s’écouter, et donc échanger les arguments qui sont en arrière-plan de nos désaccords, c’est donc accepter d’être départagé par la raison et l’expérience partagée, et arriver ainsi sur une position commune. C’est la seule option humaine pour bien vivre ensemble. Et cette option ne peut que faire voir l’aberration politique que constitue la conduite de la société en fonction des besoins du marché.

De ce point de vue le pouvoir tyrannique qui fait souffrir pour faire peur, et qui fait peur pour faire taire, est humainement intolérable. C’est pourquoi, par nécessité humaine, nous devons le  dénoncer, le disqualifier, partout là où il nous interpelle, dans les impunités des violences des représentants de l’État sur des manifestants, dans la prétention hégémonique des discours populistes, etc. Car si nous nous manifestons ainsi, d’autres, nos voisins, aurons aussi à cœur  de répondre à une telle interpellation, et la tyrannie ne pourra plus faire carrière. Voilà ce qui est politiquement prioritaire aujourd’hui ! Ce n’est qu’ainsi que l’on peut commencer à faire reculer les tyrannies venues d’ailleurs.

Car, effectivement, la tyrannie avance !

La tyrannie avance parce que les pratiques mercatocratiques étant devenues indéfendables dans le débat public, elles prétendent perdurer par la force.

La mercatocratie n'atteint-elle pas sa phase terminale lorsque l'emploi de la force est sa seule solution pour accentuer une distorsion insupportable dans la répartition des biens entre humains, et semer encore plus la désolation dans leur environnement naturel ?

dimanche, décembre 21, 2025

Pour une nouvelle Renaissance

 


Nous partons de cet événement historique majeur que fut la Renaissance en Europe entre les XVe et XVIe siècles. Dans le cœur battant de cet événement, en l’Italie, dans la Florence de la fin du XVe siècle, apparaît, en 1486, de la part d’un jeune homme de 23 ans, Pic de la Mirandole, un Discours sur la dignité de l’homme qui, sous la forme d’une adresse de Dieu à l’humanité, affirme ceci : « Pour les autres, leur nature définie est régie par des lois que nous avons prescrites ; toi, tu n'es limité par aucune barrière, c'est de ta propre volonté, dans le pouvoir de laquelle je t'ai placé, que tu détermineras ta nature. »

Là est le principe de l’humanisme ! À la différence de toutes les autres espèces vivantes, l’humanité a la liberté de déterminer elle-même ce qu’elle veut être, et donc son destin. C’est pour cela qu’elle a une histoire ouverte, c’est-à-dire dont la fin n’est pas déterminée par la biosphère. Ainsi chaque humain trouve sens à son passage sur Terre d’apporter sa contribution à cette histoire pour qu’elle fasse valoir ce que l’humain peut être de mieux. L’ensemble de ces contributions est ce qu’on appelle la Culture, dans le sens le plus englobant du terme.

Nous avons conscience que, dans le contexte idéologique actuel, ces propos peuvent sembler d’un idéalisme débridé. Nous sommes en effet pris dans une société  – mondialisée ! – qui est organisée en fonction de la visée de bien-être comme devant donner sens à la vie humaine. Or, qu’est-ce que ce bien-être sinon l’accumulation maximale de sensations bonnes, prioritairement apportées par la consommation de biens marchands ?

Pourtant une telle visée de bien-être doit être placée dans l’héritage de cette révolution culturelle humaniste actée par Pic de la Mirandole. Dans le même Discours, en effet, celui-ci prévenait : « Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines.» Or cette quête de bien-être par des consommations en laquelle nous sommes collectivement engagés nous distingue-t-elle vraiment de l’animal ? J’ai clairement le sentiment que mon chat est bien meilleur que moi pour s’assurer une vie de bien-être ! En effet, cela ne le conduit pas à saccager son environnement, pour se rendre compte tardivement qu’il a miné en cela les fondements de son bien-être. Non seulement nous, humains de la modernité tardive du début du XXIe siècle, sommes enclins à vivre bêtement, mais nous le faisons de manière inconséquente !

Bien sûr, l’imbécillité de nos comportements n’est pas impliquée par la révolution culturelle que signifiait la Renaissance, puisqu’elle n’était qu’une possibilité de cette prise de conscience par l’humain de son autonomie propre. Et nous disons tout autant qu’elle n’est pas déterminée par la mise au point, par Galilée, de la technoscience ; car, comme nous l’avons écrit précédemment, cette nouvelle modalité de relation avec la nature a été infiniment précieuse à l’humanité pour connaître et mieux maîtriser son environnement naturel. Ne tombons pas dans le piège grossier de s’en prendre aux savoirs et savoir-faire rendus possibles par le chercheur florentin, au lieu de dénoncer les buts délétères de l’usage qu’on prétend en faire. Alors c’est bien plutôt l’anglais Bacon, et le français Descartes qu’il faut incriminer ; le premier affirmait que « le but (…) est l'expansion de l'Empire humain jusqu'à ce que nous réalisions tout ce qui est possible. » (La nouvelle Atlantide,1627) ; le second invitait ses lecteurs à se penser « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, 1637) par le pouvoir que donnerait la technoscience pour réaliser leur bien-être (« on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent »). Mais comment Descartes, lui qui se fait le chantre de la raison, peut-il prétendre à un tel pouvoir de l’humain sur la nature alors qu’il en dépend absolument pour vivre ? On ne saurait se penser « maître et possesseur » de ce qui nous transcende !

Ce sont de tels auteurs qui ont engagé l’humanité sur la voie d’un pouvoir abusif de l’humain sur son environnement naturel. Il a fallu attendre la fin du siècle suivant, après la chute des pouvoirs fondés sur la filiation par le sang (les pouvoirs aristocratiques), pour que les sociétés entreprennent de s’organiser mercatocratiquement, c’est-à-dire de façon à favoriser la production et la circulation des biens réputés être pourvoyeurs de bien-être.

Au bout de deux siècles, nous pouvons peut-être grappiller maintes occasions de sensations bonnes, mais le bien-être nous échappe plus que jamais. Au-delà de l’état désastreux de la planète Terre, auparavant si animée, et maintenant étouffant sous les déchets des humains et largement désertifiée par des ethnocides massifs, nous vivons ordinairement dans le mal-être. Celui-ci vient d’abord du décalage entre ce que peut l’humain – « Tous les hommes désirent naturellement savoir. » observait très justement Aristote – et cette bêtise du prédateur-consommateur en compétition avec ses congénères qu'on le pousse à être. De là naît un sentiment d’absurdité qui se recouvre assez mécaniquement par une fuite dans des comportements addictifs (en particulier dans le rapport aux consommations), ou délétères pour la vie sociale – compétition exacerbée, recours décomplexé au rapport de force et à la manipulation des individus, « élite » politique largement investie par des irresponsables, etc. Ce qui aggrave à tous points de vue – écologique (catastrophes naturelles, épidémies) , social (situations d’injustice intolérables, violences), géopolitique (multiplication des guerres) – la condition de l’humanité dans cette phase inédite du début du XXIe siècle qu’on appelle celle de sa modernité tardive.

Quelle est l’issue alors ?

Elle est difficile parce qu’elle ne peut être qu’urgente et radicale.

Urgente parce que l’accumulation des situations catastrophiques diminue d’autant la capacité d’initiative et d’action des hommes.

Radicale parce qu’il faut repartir de la racine du problème humain en reprenant à nouveau compte la question posée par Pic de la Mirandole : vers quelle humanité voulons-nous aller ?

C’est à nous de répondre collectivement à cette question. Mais il est déjà assuré que notre réponse devra tenir compte des errements passés : elle devra prioritairement faire valoir notre humanité.

On peut donc déjà penser une nouvelle renaissance de l’humanisme dont le pivot serait le respect de ce que Pic appelait déjà « la dignité humaine ». Comme nous l’avons montré dans un article précédent – Pourquoi l'injustice indigne-t-elle ? – la dignité humaine n’est pas du tout un concept abstrait puisque son bafouement est révélé par le sentiment très concret de l’indignation, et que la valeur de justice est l’expression de son respect dans les relations sociales.

Ce qui nous rappellera qu’il y a quelques deux siècles, surtout en France et en Angleterre, face à l’indignité de la condition des populations enrégimentées dans les nouvelles unités industrielles, déjà, c’était la justice – et non le bonheur[i] – que revendiquaient les ouvriers qui luttaient contre l’établissement de la société mercatocratique.

Ne nous faut-il pas une nouvelle Renaissance, par laquelle la mercatocratie sera vidée de ses énergies bestiales, et qui ouvrirait notre horizon pour avancer vers une société juste ?

 


[i] Remarquons que le bonheur a été une revendication qui n’est arrivée que dans un second temps, avec la montée en puissance de la doctrine marxiste. Le marxiste ne souciait pas vraiment de justice, il traitait d’« utopiques » les socialistes qui la mettait en avant ; comme si la véritable utopie, ravageuse finalement pour les ouvriers, n’était pas la société communiste !

dimanche, décembre 14, 2025

Sommes-nous si prévisibles ?

 

Paul Klee : "Éclair physionomique" 1927

On dit et redit que nous sommes dans une société de communication. Ne faudrait-il pas mieux dire que nous sommes dans une société de manipulation ?

Il faut d’abord reconnaître qu’aujourd’hui comme jamais dans l’histoire humaine – nous parlons de ces 10 dernières années, depuis que des terminaux connectés peuvent constamment nous accompagner – le quotidien de chacun est envahi de messages interpellatifs non souhaités, destinés à le faire réagir.

Or, cela est une communication fondamentalement irrespectueuse.

D’abord parce qu’elle fait intrusion dans le fil de notre vie intérieure qu’elle rompt en quelque sorte pour s’immiscer, en faisant résonner en nous des sentiments non pertinents pour notre présent.

Ensuite parce qu’elle appâte vers des satisfactions très primaires qui ne font pas valoir notre humanité – la consommation comme moyen de satisfaction à court terme, le voyeurisme (la maîtresse cachée de tel homme célèbre), la rivalité (le véhicule surdimensionné à acheter pour apparaître plus dominant), la haine de l’autre un peu différent d’apparence et en situation précaire qu’on rend responsable collectivement, etc.

Enfin parce qu’elle se moque de notre liberté. Elle nous calcule comme réductibles à une réaction prévisible, laquelle, parce qu’elle intéresse le commanditaire de la communication, justifie son investissement.

Rappelons-le : il n’était jamais advenu, dans l’histoire de l’humanité que la vie sociale soit impactée aussi massivement par une communication publique irrespectueuse et intéressée ! On peut estimer qu’une proportion qui doit être de l’ordre de 99% de la communication accessible publiquement est ainsi manipulatrice, c’est-à-dire ciblant tout-un-chacun comme un réactif prévisible.

Bien sûr, Il y a d’abord à peu près toute la communication commerciale (elle semble avoir perdu de vue qu’elle peut fonctionner autrement). Il y a aussi désormais tous les « influenceurs » qui s’efforcent de faire carrière en captant le maximum de visionneurs de leurs vidéos sur les réseaux sociaux. Il y a enfin tous ceux qui aspirent à un leadership politique de l’opinion, essentiellement du côté de l’extrême-droite, mais pas seulement.

N’est-ce pas une pratique de communication socialement très dangereuse ?

Car elle éloigne une part toujours plus grande de la population de la maîtrise de son destin. Ceci est dû au caractère fondamentalement déséquilibré de la relation humaine qu’implique une telle communication. On la qualifie d’interpellative parce qu’elle est conçue pour impacter l’affectivité du destinataire ; ce faisant elle active le niveau imaginaire de sa pensée en l’amenant à poser comme fin un comportement imaginé : « Je serai bien plus considéré socialement au volant de ce beau et gros véhicule ! »[i] Mais, du côté du communiquant, on n’imagine pas, on raisonne ! On raisonne pour faire ce qui est profitable, et l’accroche affective – l’appel à l’imaginaire des individus par la mise au point d’un message adéquat, si possible avec appui sur les sciences humaines – n’en est que le moyen. Or, l’individu récepteur est totalement soustrait à cette rationalité. Par contre, il est d’emblée capté par un imaginaire de satisfaction qui est déjà, en soi, plaisant. C’est là que se joue la prise de pouvoir : pour le communiquant le message à sa raison d’être, pour le chaland, il est d’emblée un motif à réagir en un sens prévisible. Parce que l’un est sur le plan rationnel, l’autre sur celui de l’imaginaire, le deuxième n’est pas d’emblée en mesure de répondre adéquatement – selon son véritable intérêt – au premier.

Cette compréhension de la communication manipulatrice contemporaine ne permet-elle pas de rendre compte de manière décisive de cette sorte de schizophrénie généralisée contemporaine : des milliards d’humains qui se comportent, avec les apparences de la liberté, pour aller dans une direction qu’ils n’ont pas choisie ?

Peut-on en sortir ? Pour que cela soit possible, il faut que le récepteur, faisant un effort de recul par rapport à son désir sollicité, quitte le niveau de l’imaginaire pour accéder à la conscience discursive, par laquelle il va découvrir l’intention rationnelle sous-jacente à la présence de cette communication. C’est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l’intérêt de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d’images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l’individu (car l’exercice de la raison demande un investissement énergétique supérieur), et lorsque les communications qui interpellent sont trop nombreuses, il n’est pas possible de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive. En ce sens, il y a désormais, stricto sensu, un problème écologique de pollution par la communication de propagande.

On n’ignore pas que cette communication intrusive et manipulatrice est aussi utilisée pour promouvoir des causes authentiquement de bien commun. Elle l’est légitimement dans des situations de lutte ouverte contre des pouvoirs abusifs quand il s’agit de mobiliser en urgence pour établir un rapport de force. Mais elle l’est devenue bien plus largement, en ce qu’elle est désormais quasiment une norme communicationnelle, dans les diverses incitations au soutien desdites causes. C’est un phénomène très dérangeant, parce que le rapport de pouvoir qu’elle manifeste favorise le soupçon que la cause présentée de bien commun puisse être un paravent pour un intérêt particulier.

Le seul critère fiable pour une communication de bien commun est la présence d’une argumentation rationnelle sérieuse qui s’adresse clairement à la liberté du destinataire. Car, alors, celui-ci est en situation d’évaluer les arguments en fonction de ce qu’il juge, par sa propre réflexion, aller dans le sens du bien. Ce qui une fenêtre qui s'ouvre au débat sur le bien commun par confrontation d’arguments rationnels et appuyés sur l’expérience partagée. Ce débat, c’est tout simplement le débat démocratique.

Il faut miser sur la démocratie, c’est-à-dire sur l’implication de chacun dans l’action politique ! C’est le seul principe d’organisation de la société pleinement humain « car l'action et la politique, parmi toutes les capacités et possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne pourrions même pas avoir l'idée sans présumer au moins que la liberté existe, et nous ne pouvons toucher une seule question politique sans mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu » (Hannah Arendt, La crise de la culture – « Qu’est-ce que la liberté ? », 1960). Il faut, pour cela, appliquer les bonnes règles du débat politique qui permettent de prévenir toute manipulation, et donc prise de pouvoir par des intérêts particuliers. Ces règles nous les avons rappelées dernièrement dans La démocratie comme une chaise à trois pieds.

Soyons imprévisibles ! Détournons-nous des trop attendues lamentations sur les dévastations de son environnement naturel par l’humanité. Ne sont-elles pas, de plus en plus, un déversoir qui permet d’exposer émotionnellement la prise en compte du problème, alors que derrière se cachent les acteurs qui, pratiquement, continuent à faire ce qu’il ne faut plus faire ? Orientons-nous dans le sens d’une véritable démocratie en nous intéressant à ce que pourrait être un avenir commun désirable. Éclairons par nos débats l’établissement de la société à venir de confiance et de respect. Nous deviendrons alors, par la force de ces nouvelles motivations, définitivement imprévisibles pour ces marchands d’imaginaire de sensations bonnes sans portée, qui se verront dès lors lancer leurs appâts dans le vide.

 


[i]  C’est d’ailleurs pour cela que dans cette communication interpellative, l’image est essentielle. L’homme de la modernité tardive vit dans un bain d’images ! C’est nouveau ! Jusqu’au XVIIIe siècle l’image était très rare car laborieuse à réaliser et difficile à reproduire.

dimanche, décembre 07, 2025

L’inversion des valeurs a bien eu lieu !

 


 

« Nous libres esprits, sommes déjà une “inversion de toutes les valeurs” une déclaration de guerre et de victoire personnifiée contre toutes les vieilles notions de “vrai” et de “faux” »

Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist, § 13 , 1888

« L’inversion de toutes les valeurs », cette idée de rupture radicale dans la vision du monde due à Nietzsche, apparaît on ne peut plus audacieuse, et peut séduire pour cela. Mais elle se discrédite d’emblée en rodomontade par l’illustration qu’en donne dans la même phrase son auteur, en ce qu’il revendique une « victoire personnifiée contre toutes les vieilles notions de “vrai” et de “faux” ».

Mais pas du tout, Friedrich ! Tu te paies de mots qui ne valent rien. Puisque tu récuses ce qui leur donnerait de la valeur : la vérité ! La valeur de vérité est ce qui fait tenir tout discours assertorique, c’est-à-dire tout acte de langage qui communique sur un état de choses du monde. Ton discours victorieux est assertorique : tu le torpilles si tu lui ôtes la possibilité d’être reçu comme vrai ! Le discours assertorique – tout acte de langage non simplement performatif (comme dire « oui ») – a besoin de la valeur de vérité pour être communicable, tout comme le bateau a besoin de l’eau pour faire la traversée. Friedrich, toutes tes déclarations péremptoires, tous tes écrits, restent en cale sèche puisque tu récuses la valeur de vérité !

Que reste-t-il aujourd’hui de ces imprécations nietzschéennes contre la vérité sinon ces quelques pathétiques affirmations de tribuns populistes – Trump affirmant qu’il y avait plus de monde à son investiture qu’à celle d’Obama – qui croient pouvoir faire prendre leurs désirs pour des réalités, et qui, finalement, traînent avec eux la lâcheté de ne pas être capables d’assumer le monde commun que nous donne le langage appuyé sur l’expérience partagée ?

Pourtant une véritable inversion des valeurs s’est bien produite dans le dernier demi-siècle sous l’égide d’un pouvoir qui désormais organise mondialement la société en fonction de la circulation des biens, de telle sorte que croisse sans cesse le marché, et qu’il faut pour cela reconnaître comme une mercatocratie.

Nietzsche s’en prenait aux valeurs morales, dominantes en Occident à la fin du XIXe siècle, et ciblait d’abord le Christianisme comme symptôme d’une humanité malade, incapable d'affirmer sa vitalité. Pour la mercatocratie, il n’y a même pas inversion des valeurs morales, il n’y a plus de morale. Sa vision du monde est tout simplement amorale : elle s’exempte de valeurs morales qui trônent au-dessus des comportements humains. Il n’y a plus que des biens et la réussite ou l’échec dans l’accaparement des biens.

Que sont devenues les valeurs alors ? Sous le règne mercatocratique, elles ne sauraient exister qu’incarnées dans les biens, et finalement elles se mesurent en valeurs monétaires. Cela signifie que la mercatocratie s’adosse à une vision du monde matérialiste. Pour le matérialiste, ce qui est essentiel, c’est la réalité matérielle, les idées, les idéaux, n’en seraient que l’épiphénomène – c’est d’ailleurs pour cela que tant de capitaux sont investis aujourd’hui dans les neurosciences : c’est la perspective d’une maîtrise des comportements des potentiels consommateurs de biens par intervention sur le cerveau.

Ainsi, si l’on veut parler d’éthique mercatocratique – éthique est le mot approprié pour désigner une théorie des valeurs en fonction desquelles on doit vivre – celle-ci ne pourra consister qu’en un classement hiérarchique des types de biens.

Pour qu’une politique mercatocratique soit possible, il faut alors que chacun, dans son rapport au bien, soit prévisible. C’est pourquoi le travailleur-consommateur, tel qu’envisagé par l’économie régnante, ne peut avoir que des besoins puisque ceux-ci, parmi toutes les inclinations humaines, sont les seules qui soient assurément prévisibles puisque caractérisées par la nécessité d’être satisfaites – voir à ce propos notre billet Comme on nous tient.

Mais en étendant ainsi de manière indéfinie le domaine des besoins, qui dès lors recouvre le domaine des désirs (qui laissent la liberté de les satisfaire), la psychologie mercatocratique est contrainte de les hiérarchiser par ordre de priorité. Tous les besoins doivent être satisfaits, certes, mais les besoins secondaires ne s’imposeront qu’une fois les besoins primaires satisfaits. Et quand seront satisfaits les besoins secondaires, il y aura des besoins tertiaires, etc. Car il faut que l’humain ait des besoins sans fin pour que le marché vive, puisque le marché ne vit qu’en s’accroissant.

Sont donc appelés besoins primaires, les besoins auxquels l’individu humain est tenu de donner prioritairement satisfaction pour simplement continuer à vivre – respirer, manger, boire, dormir, se vêtir, avoir un habitat, etc. Or, les biens répondant à ces besoins, puisqu’ils assurent la maintenance physiologique de l’individu sont nécessairement au sommet de la hiérarchie des valeurs : être bien dans son corps est le premier bien dont dépendent tous les autres ! Ici le matérialisme régnant est tout-à-fait en phase avec le bon sens commun qui dit toujours et partout que la santé est le premier des biens !

Mais cela fait problème pour la mercatocratie car les besoins primaires sont ceux qui sont les plus faciles à satisfaire. Le célèbre philosophe matérialiste grec Épicure (–IVe siècle), le remarquait déjà : « … tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. » (Lettre à Ménécée). Et les besoins qualifiés de « primaires » sont naturels par excellence puisque ce sont ceux qui sont universellement partagés car indéfectiblement liés à notre nature. Or, si les biens primaires sont aisément accessibles, ils ne sont pas intéressants pour le pouvoir mercatocratique, car il ne sont pas ou peu monnayables sur le marché où se font les profits.

Le résultat est que les biens de plus grande valeur simplement pour vivre en bonne santé sont systématiquement maltraités sous pouvoir mercatocratique. Pour des centaines de millions d’humains, l’air qu’ils respirent quotidiennement est trop vicié pour ne pas menacer leur santé[i] ; il n’y a à peu près plus de flux d’eau courante saine accessibles, par contre l’eau que l’on boit se charge toujours plus de « polluants éternels » (PFAS) qui inquiètent pour leur impact à terme sur la santé. A-t-on remarqué combien sont dévalués, en contexte mercatocratique, tous les biens qui ne peuvent pas afficher un différentiel de technicité, tout comme les fruits spontanés offerts à la cueillette, ou les simples productions agricoles vivrières sans l’entremise d’engrais chimiques et de pesticides toujours nocifs pour la santé ?

Tout se passe comme si la mercatocratie s’évertuait à abîmer les sources naturelles de biens essentiels pour contrer le constat Épicure (citation ci-dessus) afin de pouvoir les monnayer, une fois altérés, parce que cela justifierait leur artificialisation. L’eau courante potable, ce bien, jusqu’à il y a quelques décennies, toujours abondant, est devenue suspecte, même au robinet, mais on vend de l’eau prétendument pure sous emballage plastique. On a perdu l’essentiel de la saison enneigée, comme conséquence de la dilapidation d’énergies fossiles, mais on vend des séjours de sports d’hiver à grand renfort de neige artificielle.

De quoi a-t-on vraiment besoin pour vivre humainement bien dans son corps ? Outre l’air, l’eau, la nourriture, il faut de quoi s’habiller et un logement. Ceux-ci peuvent être réalisés par soi-même, mais pas toujours très efficacement, c’est pourquoi, pour ce qu’on en sait, ils ont toujours fait aussi l’objet de transactions marchandes, impliquant des métiers artisanaux traditionnels. Cela indique simplement que l’échange marchand est utile dans toute vie sociale, et n’a donc pas toujours été, n’est pas toujours, au service d’un but d’abus de pouvoir.

Mais n’y a-t-il pas beaucoup de biens primaires, plus qu’on ne le croit, qui ne sont pas monnayables et pourtant indispensables à une vie humaine ? N’est-ce pas le cas, de la préservation de notre santé (et donc du temps de pleine vitalité dont nous disposons), de l’espace ouvert à nos déplacements, de l’ensoleillement qui réchauffe, mais aussi de la pluie qui arrose, du salut au matin par le chant des oiseaux, de la contemplation nocturne de l’infinitude du ciel étoilé ? Et n’avons-nous pas aussi vitalement besoin, en tant qu’humains, d’une vie sociale en confiance, qui laisse toute latitude, même vis-à-vis de l’inconnu que l’on croise, de se regarder, se saluer, voire d’échanger ? N’est-ce pas également un bien primaire que notre capacité de léguer à nos descendants une planète Terre pleinement viable ?

Le fait est que tous ces biens sont aujourd’hui systématiquement maltraités, d’une manière ou d’une autre, par la mercatocratie. Mais qui peut raisonnablement penser que nous continuerions à vivre humainement si nous nous faisions voler ne serait-ce qu’un de ces biens primaires non officiellement répertoriés ?

Il faut quand même prendre au sérieux ce qu’on appelle besoins secondaires, et donc les biens secondaires qu’ils impliquent. Selon la théorie économique, les biens secondaires devraient s’imposer une fois les individus pourvus en biens primaires. Mais en réalité, comme on l’a vu, les gens sont très insuffisamment pourvus en biens primaires. Et bien sûr cela affecte le vécu de chacun, cela se traduit au moins par une multitude de ressentis négatifs de défauts de bien vivre, pas toujours très conscients, mais dont le résultat est toujours un sentiment global d’une vitalité frustrée. On peut donc considérer que ce qu’on appelle « besoin secondaire » a plutôt une fonction de besoin primaire réparateur, et que le bien secondaire est en réalité un bien compensateur venant soulager la frustration.

Les besoins secondaires, et éventuellement tertiaires (comme s’offrir un week-end à la mer) sont toujours d’origine sociale. Et c’est par l’organisation particulière de la société qu’ils s’avèrent nécessaires. Les biens correspondant à ces « besoins » sont ainsi toujours artificiels. On est donc amené à penser que le passage aux biens secondaires renforce l’emprise du pouvoir social sur l’individu. Mais celui-ci s’y plie parce qu’il trouve en eux des satisfactions compensatoires assurées à sa frustration latente. La société de consommation est essentiellement une société de consommation de « besoins » secondaires, et elle fonctionne sur la frustration par rapport aux vrais besoins humains. C’est pour cela qu’elle est une société pathologique. Ce qui le montre de façon évidente, c’est l’inversion de la valeur des biens lorsqu’on en examine le fonctionnement avec un peu de recul.

Nombreux sont ceux qui doivent conduire leur automobile dans les embouteillages de la circulation urbaine du soir, à devoir respirer un air excessivement vicié, mais avec des essuie-glaces qui se mettent automatiquement en route dès l’impact d’une goutte d’eau ! On est amené à manger de la nourriture industrielle de valeur nutritive dégradée et souvent rendue dangereuse par ses additifs, mais on peut commander son four à distance. On peut tchatter avec la Terre entière, mais n’avoir aucune relation avec ses voisins d’immeuble ou de lotissement. On a de l’Intelligence Artificielle accessible à l’envi, mais cela n’empêche pas que soient faits, collectivement, des choix imbéciles et alarmants concernant notre avenir commun.

Cette inversion des valeurs est pernicieuse pour deux raisons :

  • Elle est une manière, pour le marché, de s’amplifier des dommages qu’il provoque pour augmenter son emprise sur la société. En effet, toute détérioration de ses conditions de vie appelle, de la part de l’individu qui la subit, un besoin de compensation qui implique une nouvelle demande qui ouvre un nouvel espace pour un bien secondaire – une filtration pour son arrivée d’eau, une médication pour ses problèmes respiratoires, un climatiseur pour parer aux canicules, un marché des villégiatures pour échapper aux nuisances urbaines, etc. – qui renforce l’emprise des faux besoins par rapport aux vrais sur la conduite de sa vie. Il est remarquable que très souvent la compensation a aussi une dimension psychologique de nature symbolique – par exemple l’achat d’une automobile surdimensionnée peut apporter la satisfaction fantasmée d’un nouveau sentiment de puissance sur l’environnement naturel, voire sur ses congénères !
  • Elle passe largement sous le radar de l’attention des populations affectées, parce que le mauvais traitement des besoins essentiels se fait presque toujours graduellement, à bas bruit, évitant toute irruption brutale de sensations négatives, dans une vie sociale où l’attention est constamment sollicitée ailleurs. En général, on en prend connaissance trop tard, lorsque le dommage au bien commun n’a pu qu’être collectivement reconnu. Le problème de l’envahissement par les déchets plastiques s’est manifesté lorsque la formation d’un « continent plastique »  – des déchets plastiques qui se sont accumulés sur des millions de km2 dans le Nord-Pacifique – a été révélé. Le problème des ravages provoqués par certaines catégories de pesticides a été manifesté quand le phénomène de la disparition des abeilles est devenu une affaire publique dès lors qu’est apparu une pénurie de miel.

On peut dire que l’inversion des valeurs est un phénomène systémique à la mercatocratie. Il consiste en une substitution des biens essentiels à la vie humaine sur Terre, spontanément et aisément accessibles, par des biens secondaires artificiels d’intérêt moins essentiel mais qui apportent une compensation concernant la frustration due à la raréfaction et à l’altération des biens essentiels. Sans cette inversion il ne saurait y avoir de mercatocratie, car elle est la condition nécessaire pour que le marché puisse croître indéfiniment. En effet, les biens naturels sont d’emblée de valeur marchande nulle ou faible, alors que la valeur des biens artificiels est largement à la main des acteurs majeurs du marché qui peuvent jouer sur leur technicité et leur rareté – on peut le constater aujourd’hui par le prix astronomique que prennent certains médicaments contre le cancer, le sida, ou contre certaines maladies rares.

La mercatocratie est un régime qui ne subsiste que dans son accroissement indéfini – qui est celui du marché. Elle ne peut qu’inverser la valeur des biens pour assurer cette croissance. Mais la dénaturation qu’entraîne cette croissance fait clairement voir que si nous ne l’arrêtons pas par lucidité, elle aboutira à une autodestruction de l’humanité.

 


[i] Sait-on que la surmortalité causée par la pollution atmosphérique en France est de l’ordre de 50 000 morts annuels, ce qui est tout-à-fait comparable à la surmortalité causée par l’épidémie du coronavirus en 2020 ?

samedi, novembre 29, 2025

Courtermisme et responsabilité

 

"Le Navire Stupide en route pour le Pays des Fous",
gravure sur bois de 1549.

L'humanité n'est-elle pas devenue stupide, voire folle ? Comment peut-elle s’embourber ainsi dans la pire impasse de son histoire, en le sachant très bien ? Ne se complaît-elle pas, depuis deux siècles, dans la fierté de sa capacité rationnelle ? A quoi bon peut-elle lui servir, cette raison, si elle ne lui permet pas d'abord de maîtriser son devenir ?

On a montré ailleurs qu’il faut clairement imputer ce malheur collectif à une certaine forme de pouvoir, nouvelle dans l’histoire – la mercatocratie, soit le pouvoir du marché – , laquelle implique une organisation sociale délétère pour la biosphère, et donc, conséquemment, pour l’humanité.

Du moins en Occident – ce n’est pas vrai pour d’autres régions du monde où les populations sont prolétarisées au service de cette même mercatocratie : ou tu travailles dans leur usine à leurs conditions, ou tu crèves – nous avons le plus souvent une latitude de liberté qui nous permet de choisir, ou non, de contribuer à la croissance du marché. Cette contribution, nous pouvons l’apporter en tant que citoyens, en tant que travailleurs, et en tant que consommateurs. Elle est collectivement décisive. Pourtant elle est individuellement minime. C'est pourquoi elle ne saurait être amalgamée avec les menées destructrices sur les richesses de la planète des dirigeants des multinationales. Car toujours, dans toute société, on est d’autant plus responsable des conséquences de son rôle social que l’on a plus de pouvoir.

Il faut néanmoins admettre que les choix que nous faisons dans notre vie sociale ne nous laissent pas totalement irresponsables de la crise actuelle de l’humanité.

Pourtant, il faut reconnaître que nous avons une circonstance fortement atténuante pour méconnaître notre responsabilité : pour la plupart d’entre nous, ce n’est pas ce que nous faisons, comme acte individuel, qui doit être incriminé, mais plutôt le régime temporel, en fonction duquel nous le faisons.

Ce régime temporel nous l’appelons « courtermisme ». Cela signifie : ne considérer le changement produit par son action que dans le plus court terme, celui qui est requis pour pourvoir à ce qui est vécu comme une nécessité présente. Le courtermisme ainsi défini est le schéma temporel général auquel tendent tous les comportements en tant qu’ils découlent de l’organisation mercatocratique de la société.

Que tu achètes quelque plat ultra transformé à réchauffer au micro-ondes pour répondre au problème du repas de la mi-journée conforte objectivement l’embourbement de l’humanité. Mais toi-même ne veux là que résoudre au mieux un problème qui est créé par l’organisation sociale en laquelle tu es pris, qui est telle qu’elle ne te laisse jamais assez de temps pour faire mieux. Car tu es emberlificoté dans une kyrielle de choses à faire qui t’obligent à gérer ton temps au plus juste.

Pourtant le courtermisme ambiant n’est-il pas requis pour le nourrissage du Léviathan moderne qu’est le marché ?

En effet, comme l’a très bien établi H. Rosa, la logique de la société mercatocratique implique une accélération des obligations à faire. Or, cette aliénation temporelle est très difficile à maîtriser pour une raison simple : le temps en tant que tel est irreprésentable. Certes, tu dis très souvent (phrase fétiche de notre modernité tardive) « Je n’ai pas le temps! ». Mais tu n’es compris que parce que tu es dans un contexte commun avec celui qui t’écoute. Sors de ce contexte et la phrase est absurde ! Qu’est-ce que le temps hors des événement qu’on ordonne selon l’avant/après ? On ne saurait le dire. On n’a aucune intuition du temps en tant que tel, on a le sens du temps qu’autant qu’on a une intuition des choses selon le temps. Mais celui-ci n’est rien sans ces choses.

C’est pourquoi nous sommes si vulnérables à cette aliénation temporelle qu’est le courtermisme. Il faut des conditions de disponibilité exceptionnelles pour parvenir à prendre conscience que nous perdons notre temps à essayer d’en gagner.

La période initiale de confinement pour parer à la pandémie en 2020 n’en a-t-elle pas été une particulièrement éloquente ? Rappelons comment on savait alors dépasser le court terme en mettant la vie sociale en perspective, la situant par rapport au passé – « rien ne sera comme avant » – et en la positionnant par  rapport à l’avenir – « penser le monde d’après ». Paradoxalement, le strict confinement de la crise pandémique a permis massivement à ceux qui y était soumis, une retrouvaille avec le sens de l’avenir collectif, et donc à reprendre espoir.

Ne doit-on pas entre nous préserver, entretenir, la flamme de cette lumière alors apparue ?

Certes, il faut rester lucide. Entre les aléas de la vie de chacun et son véritable investissement de l’avenir, il y a l’obstacle de tous les petits bénéfices immédiats qu’il peut accumuler, souvent avec une adhérence addictive, dans sa condition de travailleur-consommateur. Ce sont d’abord les sensations bonnes par consommations matérielles conçues pour nous plaire ; ce sont aussi,– nous les avons évoquées dans un article précédent – toutes les satisfactions imaginaires régressives qui tournicotent autour (comme l’imaginaire de puissance en conduisant son automobile un peu exagérément surélevée). Si, en prenant conscience, nous les partageons avec d’autres, cela fera voir leur vanité, nous serons entrés dans la bonne démarche pour les surmonter.

Mais nous savons désormais que nous avons notre part de responsabilité propre dans la prolongation sans avenir du règne de la mercatocratie. Dès lors, même s’il y a des obstacles, nous avons une voie pour en tirer les conséquences.

dimanche, novembre 23, 2025

Même pas peur ?

 


Oh si ! Tu as peur. Tout le monde a peur. Il faut accepter que le sentiment de peur est chevillé à la condition humaine.

On l’accepte mal parce que c’est un sentiment négatif et que, en notre société de la modernité tardive, en laquelle en réalité il y a énormément de motifs de peur, on affiche sa réussite en faisant valoir le maximum de choses bonnes pour sa sensibilité.

Qu’il soit dit ici une fois pour toutes qu’on ne saurait se reprocher d’avoir peur, ou d’avoir quelque sentiment que ce soit. La sensibilité n’est rien d’autre que le donné à partir duquel on peut exercer notre liberté. On n’en est pas responsable. Par contre on est responsable de ce qu’on en fait. C’est pourquoi l’injonction « Il ne faut pas avoir peur ! » est parfaitement vaine.

Or, dans le spectre de notre sensibilité, la peur a peut-être bien le premier rôle.

Le moment de la naissance est celui d’une grande peur. Le cri du nouveau-né est un cri de peur – urgence de l’adaptation aérobie de son rapport au monde, sensation d’aspiration vers le bas (pesanteur), membres battant désespérément dans le vide illimité par l’absence du tissu protecteur de la matrice, etc. Le retour externe vers le corps de la mère, avec le branchement au sein nourricier, faisant que le nouveau-né se sent accueilli, calmera cette peur. Mais elle ne l’effacera pas. Comment oublier ce premier et intense sentiment qui a qualifié notre prise de contact avec le monde ?

D’emblée, le petit de l’humain qui vient au monde fait l’expérience de sa vulnérabilité en ce monde. Il ne l’oubliera plus. C’est pourquoi il vivra toute sa vie avec un sentiment, quelquefois bien masqué en arrière-plan, d’alerte pour sa survie, autrement dit de peur. C’est pourquoi tous les enfants ont peur de la nuit qui arrive, ont peur du noir.

Mais pendant la journée, l’enfant s’occupe d’affirmer son moi. Il se veut, et en situation normale, se sent, reconnu comme un individu à part entière et tout son souci est de s’affirmer comme centre désirant singulier (singularité qu’il accroche à son prénom) et respecté. C’est ainsi que l’enfant ignore d’abord la mort comme échéance nécessaire de sa vie.

La conscience d’être mortel n’est donc pas innée, elle survient tardivement chez l’enfant – vers l’âge de raison (à partir de 6 ans). Et sa source est toujours extérieure : elle est un fait d’éducation, souvent appuyé sur l’événement du décès d’un proche. Cette conscience d’être mortel est d’abord assez abstraite, d’autant plus qu’elle est nimbée d’éléments mythologiques qui sont autant d’énigmes pour l’enfant (« Il est allé au ciel ! »). Ce sont les aléas de la vie qui affectent le corps, en particulier les symptômes de son usure, du vieillissement, qui rendent toujours plus concrète la conscience d ‘être mortel et la peur qu’elle implique.

Pourtant Épicure affirmait qu’il n’y avait pas à avoir peur de la mort, car, expliquait-il, « la mort n’est rien pour nous. » En effet « tout bien et tout mal résident dans la sensation », alors que « la mort est la privation de nos sensations. »

Ce raisonnement est objectivement implacable ! Pourtant il méconnaît les ressources de la subjectivité humaine. En effet, celle-ci combine deux objets de peur dans la peur de la mort. D’une part il y a la peur de la mortification de son corps. Notre corps nous lâche progressivement, ce qui se traduit par une kyrielle de sensations négatives : souffrances émanant du corps, mais aussi souffrances liées à la perte graduelle de son autonomie. D’autre part il y a comme une peur du vide liée à la pensée de l’après-mort. Il ne s’agit pas de reconnaître que cet « après » est un inconnu sur lequel on pourrait faire des hypothèses. C’est plus profond ! Nous sommes confrontés comme humains mortels à un impensable. Car, comme nous l’avons montré ailleurs – L’éternité, quelle drôle d’idée ! – notre conscience ne saurait se penser ne plus être. C’est parce que ce vide de la pensée qu’implique l’idée de sa mort est extrêmement dérangeant, remettant en cause notre « infini intérêt à exister » (l’expression est de Kierkegaard) qu’il est le motif d’une peur tout-à-fait singulière qu’Heidegger nomme le « souci » proprement humain d’exister comme « être-pour-la-mort ». Voilà pourquoi on a tant besoin de masquer ce vide en se racontant des histoires sur l’immortalité de l’âme, sa transmigration à travers d’autres corps, un « royaume de Dieu » éternel, etc.

Finalement l’expression si populaire « Même pas peur ! », sous le dehors bravache de sa tournure minimisante, est plutôt révélatrice d’avoir à répondre de ce sentiment de peur liée à sa condition de mortel toujours en arrière-plan de ses intérêts présents.

Et pourquoi avoir besoin d’en répondre ? Parce que la peur est assurément le sentiment qui oblitère nécessairement notre liberté. Qu’est-ce qu’être libre sinon avoir le choix entre des possibles ? La peur en diminuant notre puissance d’agir, réduit les possibilités de choix. Il faut saisir aussi dans « Même pas peur ! » la revendication de sa liberté : « Non, je ne suis pas restreint de l’intérieur, je suis pleinement libre ! » Ceci est la déclamation d’affichage, mais qu’en est-il véritablement ? Notre liberté humaine n’est-elle pas compromise par l’omniprésence de la peur ?

Sans aucun doute la peur est le premier, et le plus important, facteur de limitation de la liberté.

Il ne faut pas pour autant la considérer comme une limitation définitive. Tout simplement parce que l’être humain est un être fondamentalement social : « L'homme n'est environné que de faiblesse : il n'a ni la puissance des ongles ni celle des dents pour se faire redouter; nu, sans défense, l'association est son bouclier. » (Sénèque, Des Bienfaits, livre IV, chap 18). En ce point on va penser que ce sont les lois, donc l’État avec ses institutions de police et de justice, qui vont permettre d’assurer la sécurité publique garante du plein exercice de la liberté de chacun, dans les limites du droit bien sûr !

Ceci est une illusion ! Chacun peut constater à quel point l’état de droit peut être malmené aujourd’hui. Pas seulement aux États-Unis. Pourquoi, en France, les comportements indignes, clairement attestés, de certains fonctionnaires des forces de l’ordre, ne sont-ils pas sanctionnés selon le droit, et deviennent dès lors des facteurs de peurs de ceux qui, par exemple, manifestent dans le cadre de leur liberté de citoyens ?

Cela signifie que le droit, l’effectivité de son application, dépend d’un facteur social plus profond sur lequel s’appuie d’abord la liberté d’agir de chacun, dont celle de faire des bonnes lois et de les appliquer correctement.

Ce facteur, c’est la confiance. La confiance qui se diffuse dans une société est l’antidote par excellence de la peur, c’est elle d’abord qui rétablit la plénitude de la liberté de chacun. Au fond, il n’y a rien de surprenant à cela. N’est-ce pas la confiance en la mère l’accueillant contre son sein qui a délivré le nouveau-né de sa grande peur inaugurale et l’a motivé à désormais se mouvoir librement dans l’espace ouvert du monde ? Je vous invite à lire (ou relire) le dialogue que j’ai composé sur la confiance et le droit, lequel fait valoir de manière précise en quoi l’état de la dialectique défiance/confiance dans une société détermine le niveau de peur, et donc de liberté de chacun.

Ce sont d’abord les relations de confiance, autour de soi avec ses proches, dans ses relations sociales, dans les institutions de la société en laquelle on vit, qui nous libèrent de nos peurs et nous permettent de faire valoir ce qu’on est et ce qu’on peut apporter au monde. Et ce n’est pas là dire que nos peurs sont supprimées, c’est dire que les préventions qu’elles interposent sont comme étouffées par la confiance en autrui.

Si nous ramenons ces considérations à notre situation historique présente, il faut admettre que nous sommes dans une situation de défiance généralisée comme jamais depuis la fin des années 30 du siècle dernier. Qu’est-ce qu’une société où prévaut la compétition généralisée la plus exacerbée (ce qui se voit dans le piétinement devenu commun des règles de la bienséance sociale), où il faut trimbaler un lourd trousseaux de clés, où l’on a besoin d’innombrables codes, toujours plus sophistiqués, pour entrer en communication, et même plusieurs niveaux d’identification pour faire une transaction ? C’est une société de défiance généralisée, c’est-à-dire une société en échec, si l’on considère, avec Sénèque, que le sens de la société, c’est de créer un environnement qui permette de surmonter sa peur pour faire valoir ses qualités proprement humaines.

Nous avons montré, dans le dialogue mis en lien ci-dessus qu’il y a une logique d’auto-renforcement de la confiance, comme il y a une logique d’auto-renforcement de la défiance. Plus on a confiance, plus on crée des raisons d’avoir confiance, comme plus on se défie plus on crée des raisons de se défier. Or, comme la défiance – qui est la croyance qu’autrui ne me veut pas du bien – est toujours accompagnée du sentiment de peur, plus on a peur plus on crée des raisons d’avoir peur. C’est ce qui permet d’affirmer que la peur atteignant un certain niveau dans une société devient facteur de violence. La peur, fille de la violence sociale, devient mère d’une nouvelle violence sociale le plus souvent encore plus virulente. C’est ainsi qu’il faut interpréter les mouvements populistes qui fleurissent aujourd’hui dans les vieilles « démocraties » occidentales. Le leader populiste catalyse les peurs liées aux dysfonctionnements sociaux (venant essentiellement des injustices produites par la mercatocratie) en orientant l’agressivité qu’elles génèrent vers un groupe social fragilisé prenant le rôle de bouc émissaire. Ce qui crée encore plus d’injustices, et donc de violences et de peurs.

Nous sommes aujourd’hui pris dans cette boucle mortifère de défiance, d’ailleurs aussi bien au niveau de notre société particulière qu’au niveau des relations entre États. Est-il possible de prévenir une situation de violence plus généralisée ? Est-il possible d’en sortir ?

Pour sortir de cette logique de la défiance, pour ne pas avoir à tout reconstruire après avoir converti de vastes champs en cimetières, comme 1918, comme en 1944-45, il faut des actes de courage. Nous définissions ainsi le courage dans un précédent article : « cette vertu qui réside dans la capacité d’agir en prenant des risques pour ce qu’[on] juge Bien. » Car, ajoutions-nous, « être courageux c’est toujours aussi avoir peur et se mettre en devoir de surmonter sa peur. » Le silence du courage.

En refusant les limites de sa peur en montrant qu’elles peuvent être vaincues par un attachement à ce qu’on juge être le Bien, commun à tous, on casse la logique de la défiance. On redonne confiance. Et l’apparition de cette nouvelle pousse de confiance favorisera l’apparition d’autres pousses, d’autres actes de courage, ce qui finira par donner un terrain fertile à la confiance. Comme le courage d’Amine, aujourd’hui, qui, après l’assassinat de ses deux frères, alerte pour que sa cité ne soit plus celle des trafics et de la peur. Amine a très peur bien sûr, mais il enjambe sa peur.

Nous nous inscrivons ici en faux contre toutes les thèses décourageantes qui peuvent avoir cours, contre les catastrophismes, contre les collapsologues, etc. Tant qu’il y a des gens courageux, on peut garder confiance en l’humanité.

Or, il y a beaucoup de gens courageux de nos jours, surtout du côté de la jeunesse, beaucoup plus qu’on le sait. Il faut avoir conscience que, comme nous le notions dans l’article cité, le mot « courage », concernant un engagement personnel, est quasiment proscrit des médias. Certes, des événements qui forcent l’attention, et l’admiration, par le courage qu’ils révèlent, sont bien communiqués, mais on tourne au plus vite la page tellement ils sont une lumière crue sur la lâcheté commune requise par une « société de consommation ». Soyons attentifs à ces actes de courage, laissons-les résonner en nous par les émotions positives qu’ils suscitent, partageons-les. Car c’est par eux que nous retrouverons la voie d’une société de confiance – une référence pourrait être la société telle qu’au sortir de 1944, elle avait pu être préconisée par le Conseil National de la Résistance. Une telle société pourra laisser à son étiage notre peur, notre si humaine peur. Nous serons ainsi en liberté de donner toute sa valeur à notre humanité.

« Même pas peur ! » ?

Non, c’est de la forfanterie.

« Même pas peur de la peur ! » ?

Oui, c’est de la confiance en l’humain.